Un espace civique rétréci en Palestine et en Israël

 

L’occupation israélienne a toujours eu pour corollaire la répression des organisations de la société civile palestiniennes et israéliennes qui la dénonçaient. Mais ces dernières années, le gouvernement israélien et ses auxiliaires ont encore renforcé leurs attaques contre la société civile qui représente le dernier rempart contre l’annexion du territoire palestinien.

par Nathalie Janne d’Othée

L’espace civique est l’espace qui permet à chaque individu de s’exprimer librement, de s’organiser et de se mobiliser collectivement. Le rapport “Occupation and Shrinking Space”, publié par le CNCD-11.11.11 et son homologue flamand 11.11.11, analyse les fondements du « rétrécissement de l’espace civique » des organisations de la société civile opérant en Palestine et en Israël.

Les organisations palestiniennes ont toujours été les premières victimes du rétrécissement de l’espace civique. Elles sont en effet visées par le gouvernement israélien, par les groupes extrémistes pro-occupation étroitement liés au gouvernement israélien, par l’Autorité palestinienne (AP) et par les autorités du Hamas dans la bande de Gaza. Leurs directions sont confrontées à des détentions administratives, des menaces physiques et du harcèlement, à des restrictions de leur liberté de circulation, d’expression et de réunion, à des cadres réglementaires de plus en plus restrictifs et à d’intenses campagnes de diffamation visant à saper leur crédibilité et de facto à restreindre, voire supprimer leurs financements extérieurs.

Ces derniers temps, la situation a encore empiré. Les arrestations se multiplient et les descentes de l’armée israélienne dans les bureaux d’organisations palestiniennes sont de plus en plus nombreuses. En septembre 2019, les bureaux de l’organisation de défense des droits des prisonniers Addameer ont ainsi été « visités » par l’armée israélienne de nuit, alors qu’ils se trouvent dans une zone sous contrôle de l’AP[1].

Les organisations israéliennes sont de leur côté également soumises aux attaques du gouvernement israélien ou de groupes nationalistes extrémistes étroitement liés à ce dernier. Elles sont confrontées à des campagnes incessantes de diffamation et d’incitation à la haine, à de nombreuses lois qui restreignent sérieusement leur liberté d’expression et d’association, et à des initiatives répétées pour dénoncer, voire supprimer leurs financements étrangers. Adoptée en 2011, la « Loi israélienne visant à empêcher de nuire à l’Etat d’Israël via le boycott » (la “Loi Boycott”) a ainsi été utilisée pour la première fois en novembre 2019 pour décider de la déportation d’Omar Shakir, le responsable du bureau de Human Rights Watch (HRW) en Israël[2].

Une campagne israélienne mondiale

Les efforts israéliens pour saper la légitimité et empêcher le financement des organisations palestiniennes et israéliennes ne s’arrêtent pas aux territoires israélien et palestinien et prennent aujourd’hui une ampleur mondiale. Une campagne est ainsi désormais menée en Europe et aux États-Unis par des dizaines de groupes nationalistes[3], comme NGO Monitor[4], en collaboration avec le ministère israélien des Affaires stratégiques (MSA).

Cette campagne adopte généralement deux angles d’attaque : la dénonciation de liens supposés avec des organisations terroristes[5] et les accusations d’antisémitisme. Récemment adoptée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA), la définition de travail de l’antisémitisme est devenue un instrument pour faire taire toute critique des politiques israéliennes (voir encadré). La cible privilégiée de ces accusations est le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), lancé en 2005 par la société civile palestinienne[6], comme en témoigne récemment l’adoption d’une motion anti-BDS en Allemagne.

Des attaques menées au sein de l’UE

Ces dernières années, les efforts de propagande israélienne se sont intensifiés au sein de l’Union européenne (UE).  Le rapport « The Money Trail » publié en 2018 par le ministère israélien des Affaires stratégiques prétendait ainsi que l’UE finançait des organisations palestiniennes liées à des groupes terroristes ou promouvant le BDS[7]. Dans une lettre envoyée à Gilad Erdan, le ministre israélien des Affaires stratégiques,  l’ex-Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères Federica Mogherini a qualifié ce rapport d’accusations « vagues et infondées, ne faisant que contribuer à des campagnes de désinformation[8] ». A cette occasion, elle a également rappelé la position de l’UE sur le mouvement BDS, soulignant que ce n’est pas « parce qu’une organisation ou un individu était lié au mouvement BDS qu’il était impliqué dans de l’incitation à la haine, ni qu’il était inéligible à des financements européens ».

Mais malgré l’intérêt que l’UE et ses Etats membres disent porter à la sauvegarde de l’espace civique, les responsables européens continuent à entretenir des liens étroits avec les acteurs de ces campagnes de désinformation, sans les en tenir pour autant publiquement responsables. C’est pour cela qu’il nous semble essentiel aujourd’hui de dénoncer clairement ces attaques et de réaffirmer que la critique de l’Etat d’Israël et de ses politiques est protégée par le droit fondamental à la liberté d’expression.

 

La définition de travail de l’antisémitisme de l’IHRA

L’antisémitisme est une certaine perception des juifs qui pourrait s’exprimer à travers la haine envers les juifs. Les manifestations verbales et physiques d’antisémitisme peuvent être dirigées à l’encontre de juifs ou de non-juifs ainsi qu’envers leurs biens, envers des institutions de la communauté juive ou des bâtiments religieux.

Telle est la définition de travail de l’antisémitisme adoptée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) en 2016. Cette définition n’est pas problématique en soi, mais elle est floue. Afin d’en préciser la portée, le secrétariat de l’IHRA a donc ajouté 11 exemples dans le communiqué de presse qui en annonçait l’adoption. Parmi ces exemples, 7 se rapportent à la critique de l’Etat d’Israël. Aujourd’hui, ces exemples, bien qu’ils n’aient pas été adoptés par l’assemblée plénière de l’IHRA, sont régulièrement utilisés pour assimiler des critiques pourtant légitimes des politiques de l’Etat d’Israël à de l’antisémitisme, et cela, en violation du droit à la liberté d’expression[9].

 

[1]  “Israel ramps up assault on civil society with chilling raid on Palestinian NGO Addameer”, Amnesty, 19 September 2019

[2] “Israel: Supreme Court Greenlights Deporting Human Rights Watch Official”, Human Rights Watch, 5 November 2019.

[3] “The Rise of “Bad Civil Society” in Israel. Nationalist Civil Society Organizations and the Politics of Delegitimization”, SWP Comment 2018/C 02, January 2018.

[4] “NGO Monitor: Shrinking space. Defaming human rights organizations that criticize the Israeli occupation”, Israel Policy Working Group, September 2018

[5] “Exclusive: MSA Report Proves “Human Rights” BDS Leaders In The Service Of Designated Terror Organizations”, Israel Ministry of Strategic Affairs, 4 September 2019

[6] “Appel de la Société Civile Palestinienne au Boycott, au Désinvestissement et aux Sanctions contre Israël jusqu’à ce qu’il applique le Droit International et les Principes Universels des Droits humains », 9 juillet 2005.

[7] “The Money Trail. The Millions Given by EU Institutions to NGOs with Ties to Terror and Boycotts against Israel. An in-depth analysis”, Israel Ministry of Strategic Affairs, May 2018.

[8] “EU Blasts Israeli Minister: You Feed Disinformation and Mix BDS, Terror”, by Noa Landau, Haaretz, 17 July 2018.

[9] “Occupation and Shrinking space”, 11.11.11 & CNCD-11.11.11, November 2019; Peter Ullrich, “Expert opinion on the “working definition of antisemitism” of the international holocaust remembrance alliance”, Rosa Luxembourg Stiftung papers 3/2019.

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