Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël : décryptage

Bulletin Paletstine n°75

par Nathalie Janne d’Othée et Katarzyna Lemanska

 Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël : quelles sont ses motivations ? Et quelles réactions de la Belgique et de l’Union européenne ? Eléments de réponse.

Le 6 décembre dernier, Donald Trump annonçait que les Etats-Unis reconnaissaient Jérusalem comme capitale officielle d’Israël, sans contrepartie. Le transfert de l’ambassade américaine devrait être achevé en 2019, comme l’a plus récemment confirmé le vice-président des États-Unis, Mike Pence, lors de sa visite en Israël.

Quelles sont les motivations de Trump?

Au travers de cette reconnaissance, Trump soustrait Jérusalem-Est, et la revendication légitime des Palestiniens à en faire leur capitale, des futures négociations qu’il entend mener. Il se déclare en effet déterminé à “faciliter un accord de paix acceptable pour les deux parties”. Cette proposition est à la fois absurde, et complètement déplacée : il est impossible pour les Palestiniens d’accepter que le médiateur d’éventuelles négociations soit celui qui a pris fait et cause pour l’annexion et la colonisation, toutes deux illégales, de Jérusalem-Est. Trump ne peut ignorer que, par cette décision, les Etats-Unis actent publiquement, sur la scène diplomatique internationale, une évidence : la fin des accords d’Oslo, et la partialité du médiateur américain dans le “conflit” israélo-palestinien. Partialité qu’il avait certes déjà assumée, en choisissant son gendre Jared Kushner pour forger un plan de paix israélo-palestinien alors que ce dernier avait apporté, via sa fondation, un soutien financier aux colonies israéliennes.

Trump opère donc là un tournant. Il renonce clairement au rôle historique joué par les Etats-Unis. Il ne peut l’ignorer.

Alors, quel sens accorder à la décision d’un président réputé irrationnel, incontrôlable, influençable et imprévisible ?

Pour tenter de comprendre ses motivations, il faut, ce qui est assez contre-intuitif, sortir du domaine de la politique étrangère. Les clés de compréhension sont à trouver dans la politique intérieure américaine. Ce faisant, Trump réalise en effet une promesse de campagne. Il satisfait ainsi sa base électorale, constituée entre autres de chrétiens évangéliques sionistes (dont se réclame Mike Pence) qui, jusqu’à présent, lui est restée fidèle et le soutient dans ses positions les plus radicales. A l’approche des élections à mi-mandat, qui auront lieu en novembre, soigner cet électorat est primordial. A fortiori dans un contexte où les révélations sur l’ingérence russe dans les élections américaines se multiplient. Tout comme Netanyahou, miné par des scandales de corruption, il risque lui aussi des poursuites judiciaires. Que cette promesse soit tenue compte certainement plus pour ceux qui espèrent la réalisation d’une prophétie biblique.

Les considérations de politique étrangère n’entrent donc pas en ligne de compte. Preuve en est que les implications sécuritaires, les critiques onusiennes, européennes ou palestiniennes, et même les objections des anciens ambassadeurs américains importent peu à Trump.

Qu’en disent la Belgique et l’Europe ?

A la veille de l’annonce de Trump, les Européens avaient profité du passage du chef de la diplomatie américaine à Bruxelles pour le mettre en garde contre les conséquences désastreuses d’une reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël. Rex Tillerson était resté silencieux sur la question. Après l’annonce officielle de cette mesure par le président américain le lendemain, les réactions européennes ne se sont donc pas fait attendre. La Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères a parlé d’un risque “de retour à des temps encore plus sombres que ceux que nous vivons aujourd’hui”. La chancelière allemande déclarait que l’Allemagne “ne soutient pas la position” du président américain. Le président Macron a quant à lui tweeté “Sur Jérusalem, la France n’approuve pas la décision des États-Unis. La France soutient la solution de deux États, Israël et la Palestine, vivant en paix et en sécurité, avec Jérusalem comme capitale des deux États. Nous devons privilégier l’apaisement et le dialogue.” Même la Chine s’est distanciée du président américain par la voix du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères, Geng Shuang, qui a rappelé le caractère “compliqué et sensible” de la question de Jérusalem, qui ne pourra être résolue que par le dialogue (Jérusalem : Trump déclenche une onde de choc mondiale, Le Figaro, 7 décembre 2017). L’Autorité palestinienne a également réagi rapidement et assez radicalement à l’annonce de Trump, en déclarant que les Etats-Unis ne pouvaient plus prétendre au rôle de médiateur dans le processus de paix.

Or Israéliens et Palestiniens ne sont pas en mesure de négocier seuls. Les regards se tournent dès lors naturellement vers l’UE pour reprendre le poste laissé vacant par les Etats-Unis. Étant les principaux financeurs du processus de paix, ce rôle leur reviendrait logiquement. Pourtant, nombreux sont les éléments qui montrent que l’UE ne pourra pas endosser ce rôle de moteur principal du processus de paix. Anders Persson, chercheur au Centre for European Politics de l’Université de Copenhague, en explique clairement les raisons (« Why There’s No Chance Europe Will Solve the Israeli-Palestinian Conflict », Haaretz, 25 janvier 2018). L’Union européenne a adopté de nombreuses mesures de différenciation ces dernières années, dans le but de cibler la politique de colonisation israélienne. Ces mesures ont eu un certain effet, provoquant des réactions parfois acerbes de la part du gouvernement israélien. Malheureusement, elles n’ont pas réussi pour autant à changer les choses sur le terrain. La colonisation connait d’ailleurs aujourd’hui une expansion inédite et les Européens ne semblent pas vouloir embrayer avec de nouvelles mesures de différenciation. L’UE n’a jamais réussi à jouer un rôle majeur dans le processus de paix et cela, depuis les accords de Camp David de 1978-79. Rien n’indique qu’aujourd’hui elle en soit davantage capable. L’UE des 27 est divisée quand il s’agit du dossier du processus de paix, et seuls quelques Etats membres pourraient se décider à agir.

La France de Hollande avait déjà essayé de se poser en nouveau sponsor du processus de paix. Mais la conférence pour la paix organisée à Paris le 15 janvier 2017, à cinq jours de l’investiture de Donald J. Trump à la présidence des Etats-Unis, n’a donné aucun résultat. La France a abandonné son idée d’ultimatum pour une reconnaissance unilatérale de l’Etat palestinien. La Grande-Bretagne n’a, quant à elle, pas accepté de signer la déclaration finale de la conférence, par souci de ne pas froisser son partenaire américain.

En dehors de la Grande-Bretagne, désormais en plein Brexit, les Etats membres de l’UE semblent incapables d’envisager un rôle pour l’UE sans l’implication des Etats-Unis au Proche-Orient. Aucun chef d’Etat européen n’a clairement affirmé que les Etats-Unis étaient hors-jeu, laissant entendre que tous espèrent le retour du médiateur américain dans la partie.

En refusant de voir l’incontournabilité du protagoniste américain, Mahmoud Abbas commet une erreur stratégique. Si tant est qu’il ait réellement une stratégie. On peut en effet s’interroger sur les raisons qui ont poussé le chef de l’AP (et de l’OLP) à déclarer officiellement la mort du processus d’Oslo lors du Conseil de l’OLP, une semaine avant son arrivée à Bruxelles. Sachant que le soutien d’Oslo, tout aussi hypocrite qu’il soit, est le seul leitmotiv ressassé par les leaders européens, qu’espérait-il comme réaction lors de son passage à Bruxelles le lundi 22 janvier ? Certes, certains Etats européens s’interrogent aujourd’hui sur l’éventualité de reconnaître l’Etat de Palestine, mais le mouvement est minoritaire au sein des 27.

Alors que la Belgique est souvent parmi les Etats disposés à agir en faveur du droit international, le gouvernement fédéral se montre beaucoup plus réticent à entreprendre une reconnaissance bilatérale, attendant encore “le moment opportun”. Et, au niveau wallon, la ratification de l’accord entre la Communauté française, la Wallonie et l’OLP connait des contretemps. Le ministre-président Borsus semblant dire que ce n’est pas non plus le “moment opportun” pour reconnaître l’Etat de Palestine.

Il est vrai que la répression récemment lancée par l’AP contre les défenseurs des droits de l’Homme, notamment via la Cyber Crime Law, et la coopération sécuritaire avec Israël ne donnent pas à penser qu’il s’agit d’un moment opportun pour lui donner plus de pouvoir. Pourtant ce ne sont pas ces considérations-là qui bloquent les Reynders et autre Borsus, mais plutôt une frilosité – qui n’est pas l’apanage des décideurs belges malheureusement – à entreprendre toute initiative susceptible de leur mettre à dos le gouvernement israélien. Garder un esprit de dialogue, reste “le” leitmotiv de la plupart des dirigeants européens. Mais cette politique ne fait malheureusement que prolonger le statu quo, et donc l’impunité dont jouit le gouvernement israélien pour mener à bien son projet d’annexion de la Cisjordanie.

Réactions du monde arabo-musulman

La réaction, ou l’absence de réaction, des Etats arabes s’inscrit dans un contexte de désinvestissement politique des grandes puissances régionales dans le conflit, dû entre autres à un glissement de point de centralité: là où la colonisation et les violences israéliennes étaient considérées comme la source majeure de déstabilisation, c’est l’affrontement sunnite-chiite qui a pris le pas ces dernières années dans la région. L’Arabie Saoudite du jeune Mohammed bin Salman a récemment opéré un rapprochement stratégique avec Israël, allant jusqu’à proposer un plan de paix laissant aux Palestiniens la ville d’Abu Dis, voisine de Jérusalem, en guise de capitale d’un futur Etat. (« Abu Dis, future « capitale » de la Palestine », par Mustafa Abu Sneineh, Middle East Eye, 22 décembre 2017). L’axe stratégique anti-iranien compte désormais davantage aux yeux des Saoudiens que l’opposition à l’Etat hébreu. On a vu le président turc Erdogan lancer une réaction du monde musulman au lendemain de l’annonce de Trump, mais celle-ci semble s’être limitée à une déclaration de l’Organisation de la coopération islamique réaffirmant Jérusalem-Est comme capitale d’un Etat palestinien. Dans une région en proie au chaos, une réponse diplomatique structurée est difficile à envisager. Et les flambées de violences dans le monde musulman que certains avaient craintes après la déclaration de Trump n’ont pas eu lieu. Les manifestations en Palestine même ont également été de faible ampleur.

Nécessaire changement de stratégie palestinienne

En définitive, les Palestiniens se retrouvent très isolés dans le contexte géopolitique actuel. Ils n’ont plus de soutiens de poids, que ce soit en Europe, Outre-Atlantique ou dans le monde arabo-musulman. Dans une telle configuration, les faibles propositions de l’Autorité palestinienne ne suffiront pas à défendre les droits des Palestiniens. Or l’AP est aujourd’hui dans l’incapacité de prendre les décisions nécessaires, ne voulant pas fâcher ses bailleurs de fonds, qu’ils soient européens, saoudiens, voire américains. Pourtant la récente décision américaine de réduire les financements de l’UNRWA, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens, montre que les Etats-Unis sont prêts à couper le robinet. Côté européen, les financements des organisations palestiniennes sont passés en revue sous la pression d’organisations sionistes telles que NGO Monitor ou Palwatch. Avec des financements en baisse nette et un désengagement de leurs soutiens politiques, il est plus que temps que les Palestiniens envisagent une stratégie de rechange.

 

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