Quand La Libre relaye la propagande israélienne

Le mercredi 25 septembre 2019, le ministère israélien des Affaires stratégiques – bras armé du gouvernement en matière de dé-légitimation des défenseurs des droits des Palestiniens – présentait à Bruxelles sa campagne #UnmaskBDS. Au cœur de celle-ci, un rapport qui entend prouver le prétendu antisémitisme de la campagne «Boycott, désinvestissement, sanctions » en épinglant des cas avérés mais isolés d’antisémitisme afin de décrédibiliser l’ensemble du mouvement, lequel condamne pourtant toute forme de racisme. La malhonnêteté et la grossièreté du procédé n’ont pas empêché le journal La Libre de se fendre d’un article relayant en toute complaisance la propagande israélienne. Choqués, nous avons adressé cette lettre ouverte au quotidien.

A l’attention de M. Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de La Libre.      

Monsieur le Rédacteur en chef,

En tant qu’organisation de défense des droits du peuple palestinien, nous nous permettons de vous contacter en réaction à l’article de Vincent Braun paru le jeudi 26 septembre dans vos colonnes, intitulé “Israël démasque BDS, accusé d’antisémitisme”, consacré au rapport « Behind the mask »  présenté la veille à Bruxelles par le ministre des Affaires stratégiques de la Sécurité intérieure d’Israël Gilad Erdan. C’est peu dire que sa lecture nous a tout bonnement estomaqués. Par delà son titre péremptoire, l’article se borne en effet à relater sans distance critique ce qu’il faut bien qualifier d’exercice de propagande du gouvernement israélien, lui offrant ainsi une tribune, au mépris de la déontologie que l’on pourrait attendre d’une grande rédaction.

Sans entrer dans les considérations stylistiques qui dénotent le parti pris évident de l’auteur, celui-ci fait preuve d’un manque de rigueur manifeste, en prenant pour argent comptant les contre-vérités que contient ce rapport, sans en questionner la méthodologie. Celle-ci est pour le moins discutable, puisqu’elle consiste à monter en épingle des déclarations et caricatures – parfois incontestablement antisémites – produites non pas par le mouvement BDS, mais par des personnes isolées, ce afin de jeter l’opprobre sur ce dernier. Un travail élémentaire de vérification des faits aurait ainsi dissuadé M. Braun d’établir tout de go que “des organisations et militants de premier plan” auraient diffusé les ignobles contenus en question. De fait, la campagne BDS met un point d’honneur à condamner toute forme d’antisémitisme (https://www.bdsmovement.net/news/bds-condemns-antisemitic-fascist-forces-germany-and-worldwide). Nous-même n’hésitons pas à dénoncer ce type de dérives lorsque celles-ci sont susceptibles d’émerger au sein de notre large mouvement (http://www.association-belgo-palestinienne.be/lantisemitisme-nuit-gravement-a-la-cause-palestinienne/).

Au surplus, il est regrettable que l’auteur ne replace pas la présentation de ce rapport dans le contexte de guerre d’influence à laquelle se livre le gouvernement israélien contre les initiatives de solidarité avec les Palestiniens. Il n’est pas plus fait mention des attaques contre les sociétés civiles, tant à l’étranger qu’en Israël, dans la plus pure tradition des régimes “illibéraux”. “Les autorités israéliennes ont pris des mesures qui restreignent de manière abusive les droits à la liberté d’expression et d’association en Israël, cherchant à intimider les défenseur·e·s des droits humains qui critiquent le gouvernement et adoptant des lois destinées à réduire l’opposition au silence.”, s’alarmait ainsi Amnesty International le 31 juillet dernier.

Dans ce contexte, loin d’être motivée par un quelconque souci de protéger les juifs, l’accusation ainsi galvaudée d’antisémitisme sert à criminaliser les associations (y compris juives et israéliennes) pacifistes ou critiques envers l’occupation, et d’éviter tout débat sur le fond des politiques menées. Plus grave, elle conduit à sous-estimer les réelles manifestations d’antisémitisme en pleine résurgence en Europe, notamment dans les pays d’Europe centrale (où le gouvernement israélien compte, significativement, ses meilleurs alliés sur le Vieux Continent).

Il est regrettable que pareil article puisse paraître sans, a minima, présenter la réponse de la partie incriminée, contribuant par là au succès de la stratégie d’étouffement de la solidarité avec la Palestine. Loin des accusations mensongères de ceux qui cherchent à lui nuire, le mouvement BDS s’inscrit dans la longue tradition de la lutte non violente pour la justice et l’universalité des droits, et est soutenu à ce titre par d’incontestables figures humanistes, telles que Monseigneur Desmond Tutu.

Nous en appelons dès lors à votre déontologie et votre éthique professionnelles, et vous invitons à traiter cette information avec davantage de discernement, soit en rétablissant vous-même les vérités omises dans l’article en question dans une prochaine édition, soit en nous octroyant une tribune pour ce faire.

Nous vous remercions d’avance pour l’attention que vous réserverez à la présente.

Soyez assuré, M. le Rédacteur en chef, de l’assurance de notre profonde considération.

Pierre Galand

Pour l’Association belgo-palestinienne

 

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