Bulletin 49, octobre 2011
Devant cette perspective, durant l’été 2011, la communication israélienne a soufflé le chaud et le froid.
Yaakov Amidror, le directeur du Conseil de sécurité nationale, un organisme consultatif, a ainsi examiné la possibilité d’une annulation des accords d’Oslo de 1993. « Une déclaration unilatérale à l’ONU signifierait la fin des accords d’Oslo ainsi qu’une violation de tous les accords signés jusqu’à aujourd’hui » a-t-il en effet estimé, mais ce n’est, selon lui, qu’une des options envisagées.
D’un autre côté, selon un responsable israélien qui a souhaité l’anonymat, « depuis plusieurs semaines, des efforts sont entrepris pour relancer le processus de paix et permettre la reprise de pourparlers directs entre Israël et les Palestiniens. L’idée, c’est que les Palestiniens renoncent à leur projet d’agir unilatéralement à l’ONU et que les efforts consistent à élaborer un cadre permettant de reprendre les discussions », a-t-il déclaré à l’AFP. Il assure que cette option est soutenue par le Quartet et par les USA, en accord avec le discours d’Obama « affirmant que la frontière à négocier ne sera pas celle qui prévalait en 1967. C’est un langage dont nous pouvons nous accommoder », a-t-il ajouté, en référence à l’allocution prononcée par le président américain le 22 mai devant l’AIPAC, le principal lobby pro-Israël aux Etats-Unis.
Une déclaration reprise début août par Netanyahou devant la commission parlementaire des Affaires étrangères et de la Défense, et soulignant que les deux parties négocieraient « une frontière qui sera différente de celle qui existait le 4 juin 1967. Celle-ci permet aux parties de prendre en compte les changements survenus en 44 ans, y compris les nouvelles réalités démographiques sur le terrain et les besoins respectifs des deux bords », a-t-il ajouté. Ces nouvelles réalités démographiques, ce sont les blocs de colonies qu’Israël compte annexer en cas d’accord de paix. Et c’est justement là que le bât blesse. En effet, l’entreprise de colonisation ne connaît ni trêve ni repos.
Le 4 août, le ministère de l’Intérieur a approuvé la construction de 900 unités de logement dans la colonie de Har Homa, sorte de forteresse qui se dresse entre Jérusalem-Est et Bethléem. Disposant d’une seule entrée, comme un château fort, elle déroule les cercles concentriques de ses immeubles du sommet de la colline jusque dans la vallée. Hertzl Ezechiel, le maire de Har Homa, faisait partie des quelques familles qui s’installèrent dans la colonie en février 2002. C’est aussi un sioniste religieux convaincu : «Je me suis installé à Har Homa pour des raisons idéologiques et notamment pour renforcer Jérusalem. Ce qui veut dire amener de plus en plus de Juifs et construire, construire et encore construire.». Pour Hagit Ofran, responsable de la question des colonies au sein de La Paix Maintenant, « cela ajoute une nouvelle ligne à Har Homa qui entrave la continuité du territoire entre Jérusalem-Est et Bethléem et crée une barrière supplémentaire à la possibilité de faire de Jérusalem-Est la capitale palestinienne dans le cadre d’une solution à deux Etats ». Pour sa part, le négociateur palestinien Saeb Erekat a dénoncé l’illégalité de cette décision, affirmant que ce faisant, « Israël montre clairement son intention de transformer cette occupation en une annexion de fait. ».
Mais ce n’est qu’une partie de l’entreprise de colonisation en Cisjordanie. D’après le ministère de l’Intérieur, des appels d’offres pour 336 unités de logement pourraient être lancés très bientôt, à Beitar Illit près de Bethléem et à Karnei Shomron près de Qalqilya. Début juillet, des appels d’offres avaient déjà été lancés pour six usines dans la colonie de Maale Adummim ainsi que pour une usine et un bâtiment commercial à Ariel. Selon La Paix Maintenant, le gouvernement Netanyahou a déjà approuvé la construction de 800 unités de logement depuis la fin du moratoire sur la colonisation, un moratoire qui n’avait eu aucun impact sur le terrain grâce à une augmentation notable des autorisations de construction avant son entrée en vigueur.
Manifestement, Israël table sur la colonisation pour atteindre ses objectifs. Ceci en pleine crise du logement en Israël même. La majorité des colonies israéliennes sont classées par le gouvernement en zone prioritaire de développement. En conséquence, de nombreux ministères offrent des avantages financiers aux individus ou aux entreprises qui s’installent dans les colonies : prêts à taux préférentiels souvent convertibles en subventions, réduction des impôts sur le revenu, nombreuses infrastructures sociales ou éducatives… « Ici vous avez une qualité de vie excellente et, à surface égale, un appartement coûte deux fois moins cher qu’à Jérusalem », explique Ram-El Lavi, un agent immobilier qui fait visiter des appartements à Har Homa. « C’est une occasion unique pour des jeunes couples, qui autrement ne pourraient pas se loger en ville», un régime de faveur qui n’est pas sans lien avec la crise sociale que traverse la société israélienne. Pour le journaliste Ben Caspit, « les faits sont clairs et irréfutables : investir nos meilleures ressources là-bas, en Cisjordanie, n’a laissé aucune ressource ici (centre, nord, sud et périphérie d’Israël proprement dit).».
Le gouvernement israélien actuel reste fidèle à la ligne du mouvement sioniste telle qu’exprimée par un grand nombre de ses dirigeants. En 1930, Arthur Ruppin déclarait que «la terre est la chose la plus nécessaire à notre enracinement en Palestine », idée directrice de la colonisation sioniste en Palestine dès le début du XXe siècle. Une idée toujours d’actualité lorsqu’en octobre 1998, Ariel Sharon, alors ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Netanyahou, avait interpellé les colons sur Radio Israël : « Emparez-vous de plus de collines, étendez le territoire. Tout ce que vous aurez pris sera entre nos mains. Tout ce que nous n’aurons pas pris sera entre leurs mains. ». C’est bien le rôle de Har Homa, en hébreu « la montagne du mur », qui se dresse comme une muraille devant les Palestiniens enfermés dans l’enclave de Bethléem.
L’acharnement des gouvernements israéliens depuis 1967 à développer la colonisation dans le territoire palestinien occupé est donc le résultat d’une politique visant clairement à déposséder le peuple palestinien d’un maximum de territoire au profit d’Israël. La colonisation se traduit concrètement par l’établissement délibéré de faits accomplis démographiques sur le terrain, avant que les négociateurs israéliens n’en réclament cyniquement la prise en compte lors des négociations avec les Palestiniens, qui sont alors sommés d’entériner officiellement leur propre dépossession. Un processus dont on comprend qu’il légitime pleinement les exigences palestiniennes de moratoire sur la colonisation avant toute reprise des négociations. Un enjeu aussi vieux que le conflit : ainsi s’exprimait en 1911, de façon prémonitoire, un journaliste palestinien, Jubran Matar, dans le journal Lisan al-Hal, au sujet de la colonisation : « quand on observe cette activité fiévreuse et que l’on mesure ce qu’elle représente d’accumulation de puissance, ne doit-on pas commencer à se demander si la Palestine ne leur appartiendra pas bientôt ? ».
Julien Masri
Har Homa, la Montagne du mur
En mai 1991, le gouvernement israélien exproprie 1850 dunums (185 hectares) de terres palestiniennes privées sur le Jebel Abou Ghneim, une colline entre Jérusalem et Bethléem. En effet, malgré ce que répètent l’ensemble des médias, la colline n’a jamais fait partie de Jérusalem sauf dans la définition israélienne d’après l’occupation de 1967. Les plans de construction sont prêts en 1994, soit au moment même où le gouvernement israélien signe les accords d’Oslo ; mais il faudra attendre 1996 pour que débute la construction sur le site, selon une organisation concentrique le long des courbes de niveau de la colline, ce qui permet d’optimiser la vue depuis la colonie sur la région de Bethléem et sur la route qui mène à Jérusalem. Cette colonie, comme beaucoup d’autres colonies de Cisjordanie, fait partie d’ « un réseau à grande échelle de fortifications civiles assurant [une] surveillance tactique du territoire » (Rafi Segal, Eyal Weizman - Une occupation civile).




