Proche-Orient: «La société israélienne est dans le déni de l’occupation»

 

Gideon Levy sillonne les territoires occupés depuis plus de 30 ans pour le quotidien « Haaretz ». Et pose un regard sans concessions sur son pays, Israël.

Par baudouin Loos

Gideon Levy n’est pas un journaliste israélien ordinaire. Il sourit d’ailleurs en évoquant lui-même la détestation qu’il suscite auprès d’un public nombreux dans son pays. Invité notamment par l’UCLouvain et par l’ULB-VUB (*), nous l’avons interrogé ce lundi en conférence et en tête-à-tête.

Comment garder un peu d’espoir, dans ces conditions ?

Des sociétés civiles en Europe, aux Etats-Unis… pas des Etats. On voit bien où se situe Donald Trump et les Européens se contentent de quelques protestations de pure forme et, en réalité, financent indirectement l’occupation. Non, le seul élément concret qui peut faire avancer les choses c’est ce qu’on appelle BDS. Le mouvement « Boycott, désinvestissement et sanctions » [lancé par des organisations palestiniennes en 2005, il gagne du terrain dans le monde, NDLR]. C’est la seule chose qui rend Israël nerveux. Un boycott économique, moral, culturel, sportif. Une vraie pression contre l’occupation. Cela a bien fonctionné en Afrique du Sud contre l’apartheid.

Vous ne croyez plus dans la solution des deux Etats, Israël/Palestine, vivant côte à côte ?

On a longtemps cru que c’était « la » solution. Il y a bien deux peuples sur la même terre qui ne s’entendent pas et qui méritent un Etat. Le plus juste serait donc de partager la terre, de faire un compromis, même si les Palestiniens doivent donner plus. Mais c’est le passé. Le train est parti et ne reviendra pas, je crois. Vous savez, je visite les territoires occupés depuis plus de trente ans. J’ai vu s’installer tous ces colons, qui sont maintenant environ 700.000 si on compte Jérusalem-Est. Ces colons ont gagné ! Ils voulaient empêcher un Etat palestinien et ils sont devenus le groupe le plus puissant en Israël. Il y a eu « Oslo », le processus de paix de 1992 et voilà la réponse d’Israël : on a triplé le nombre de colons dans les territoires occupés depuis lors ! Et Israël contrôle bien plus la vie des Palestiniens que le président palestinien Mahmoud Abbas.

Vous parlez même d’apartheid…

Il existe trois régimes : une démocratie libérale pour les Israéliens juifs, une vie avec des aspects démocratiques mais pleine de discriminations pour les Palestiniens de nationalité israélienne (les « Arabes israéliens ») et une occupation pour les Palestiniens des territoires, où nous imposons l’une des plus brutales tyrannies au monde, et je pèse mes mots. Tous les droits pour les uns, aucun pour les autres. Quel autre terme utiliser que l’apartheid ? On me dit qu’appliquer le système « un homme un vote » mènerait à la fin de la notion d’Etat juif ou même à la guerre civile. C’est donc admettre que les droits découlent de l’identité ethnique. Non, je pense qu’il faut nous libérer de ce paradigme des deux Etats. J’ai compris cela en visitant l’Afrique du Sud, qui est un endroit plus juste que pendant l’apartheid même si c’est loin d’être un paradis.

Si, par hasard, le Premier ministre Netanyahou était battu par son principal rival l’ex-général Gantz le 9 avril, que se passerait-il ?

Un changement d’atmosphère, sûrement. La corruption serait combattue, la Cour suprême ne serait plus menacée d’être privée de ses prérogatives, les ONG ne seraient plus harcelées, etc. Mais l’occupation demeurerait. Cela pourrait même devenir pire encore pour les Palestiniens. Il y aurait à nouveau un processus de paix, des promesses, des négociations et puis rien au bout. Mais ce général aurait déjà réoccupé Gaza, « parce qu’on n’a pas d’autre choix »

Témoin de l’occupation

BAUDOUIN LOOS ET B. L.

Un journal britannique l’a un jour affublé du titre d’homme le plus détesté d’Israël. A 65 ans, Gideon Levy a la peau dure de ceux qui en ont vu d’autres. N’empêche que pendant la guerre de Gaza de 2014, son journal, Haaretz, lui a imposé la compagnie d’un garde du corps pendant quelques mois car l’ire d’une partie de la population israélienne contre lui avait pris des proportions incroyables. «Cela va mieux», se rassure-t-il maintenant. Pourtant, ce pur «sabra» (israélien juif né en Israël) n’a pas changé de méthode, qui consiste à sillonner les territoires occupés en compagnie d’un photographe et de rapporter les scènes saisies. Ses critiques, prolongées dans des tribunes assassines, ne l’empêchent pas d’aimer son pays. «Je me bats pour un Israël dont je pourrais être fier», sourit-il…

Un article du journal LeSoir, paru le 1 avril 2019
Baudouin Loos
https://plus.lesoir.be/215845/article/2019-04-01/proche-orient-la-societe-israelienne-est-dans-le-deni-de-loccupation

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Top