Palestine : le service minimum du gouvernement fédéral

Bulletin N°79


L’équipe dirigée par Charles Michel a été confrontée à des offensives inédites contre le droit international et humanitaire conduites par un exécutif israélien déterminé à enterrer la question palestinienne. Alors que s’achève  la législature, le bilan de sa lutte contre l’impunité dont jouit Tel-Aviv est contrasté.

Été 2014. L’opération militaire « bordure protectrice » déclenchée par Israël sur la bande de Gaza touche à sa fin. Bilan : plus de 2200 tués (dont 70% de non-combattants), 100 000 déplacés, et des destructions d’infrastructures civiles d’ampleur qui aggraveront durablement une situation déjà désastreuse. Les images de ce drame, dont l’enclave porte encore aujourd’hui les séquelles, n’auront visiblement pas pénétré les murs du 10, rue de la Loi où, à 3000 km de Gaza, se négociaient les contours de la future majorité MR, Open VLD, CD&V et NV-A. Bouclé quelques semaines plus tard, l’accord de gouvernement de l’exécutif Michel ne mentionnera  même pas la question israélo-palestinienne dans son volet international. Une omission annonciatrice d’une législature qui, tout en présentant quelques aspects positifs, n’aura globalement pas été à la hauteur des enjeux.

Rôle d’avant-garde sur la scène européenne

Au rayon des motifs de satisfaction, on notera le rôle positif joué par la Belgique au niveau européen. Traditionnellement attaché au respect du droit international, le pays a parfois donné l’impulsion nécessaire lorsqu’à de rares occasions, l’Union européenne (UE) a décidé de passer de la parole aux actes. Il fut l’un des plus fervents partisans de la directive sur l’étiquetage différencié des produits issus des colonies israéliennes, adoptée par la Commission en 2015[1]. En 2017, la Belgique initia, avec sept autres États européens, une plainte officielle exigeant, pour la première fois, des compensations pour les projets de développement détruits par l’occupant afin de favoriser la colonisation de la Zone C en Cisjordanie.

Pour ces raisons, le pays est régulièrement pointé par le pouvoir israélien pour sa position selon lui « injuste » et « biaisée » sur le conflit qui tranche, il est vrai, avec la complaisance d’un nombre croissant de nations européennes à son égard. Si l’on peut louer les efforts d’un petit pays pour influencer le géant européen, cette stratégie montre rapidement ses limites, vu la règle du consensus qui prévaut au Conseil, et qui constitue un motif fréquent de blocage. Bien souvent, renvoyer la balle au niveau européen est ainsi devenu le meilleur moyen de continuer le business as usual, et de poursuivre les relations économiques et commerciales sans trop s’encombrer de scrupules quant au respect des droits humains.

Reconnaissance de la Palestine : la douche froide

Cela fut manifeste lors de la piteuse saga du vote de la résolution du Parlement fédéral sur la reconnaissance de la Palestine. Après le vent d’espoir suscité par des signaux donnant à penser que la Belgique allait suivre l’exemple de la Suède (dont le gouvernement avait franchi le pas en octobre 2014), les militants pour la paix et les droits humains durent rapidement déchanter. Loin de formuler un appel à l’exécutif pour une reconnaissance de la Palestine, le projet de résolution conditionnait celle-ci à des prérequis tellement irréalistes qu’il en devenait sans aucune portée pratique. Cette « résolution conservatrice », qui conditionne toute reconnaissance à l’existence d’un consensus européen, exige également le retour préalable d’improbables négociations de paix, offrant, dans les faits, un droit de véto d’Israël à un rehaussement du statut de la Palestine.

Le poids de la logique libérale

 Du reste, l’engagement du gouvernement Michel et de sa diplomatie en faveur du droit eut tendance à s’arrêter là où commençaient les intérêts économiques. À Davos, New York ou Tel-Aviv, les rencontres entre les Premiers ministres belge et israélien furent l’occasion de rappeler les nombreux liens commerciaux qui unissent les deux pays, notamment à travers le secteur diamantaire anversois, cher au partenaire nationaliste flamand de la coalition. Ceci explique que, tout en dénonçant régulièrement les violations les plus manifestes des droits humains,  la diplomatie du Plat Pays se soit bien gardée de franchir certaines lignes. Le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders a ainsi attendu deux mois et demi pour réagir à l’arrestation en Israël d’un de ses ressortissants belges d’origine palestinienne, Mustapha Awad, accusé de terrorisme, condamné depuis à un an de prison.

La même prédominance des intérêts économiques caractérise la relation de la Belgique aux colonies israéliennes. Trois mois après la formation du gouvernement, un rapport publié par 13 ONG et syndicats pointait la responsabilité de l’État belge dans le soutien indirect apporté à la colonisation. En cause : des mesures trop timides, et l’absence de lignes directrices adressées aux entreprises[2].

Si la Belgique s’est, comme on l’a vu, profilée depuis comme l’un des meilleurs élèves européens dans la promotion d’une politique de différenciation, elle n’a jamais ouvert la voie à l’interdiction du commerce avec les colonies, qui représenterait pourtant la démarche la plus évidente pour respecter ses obligations internationales[3].  Rétif à prendre ses responsabilités politiques, le gouvernement belge se défausse sur les producteurs, investisseurs et consommateurs, en s’assignant tout au plus à une mission d’information. Les nombreuses implications d’entreprises belges dans la colonisation, encore rappelée dans le rapport du CNCD-11.11.11, qui pointe celle de banques belges et européennes, laissent de sérieux doutes quant à  la capacité de la seule « main invisible du marché » à remplacer une approche éthique dans ce dossier.

Collaboration sécuritaire

Le gouvernement belge s’est par ailleurs joint à des initiatives controversées dans le domaine de la coopération sécuritaire avec Israël, dont le projet « Law Train ».

Financé par le programme de recherche européen Horizon 2020 et coordonné par l’université israélienne de Bar-Ilan,  celui-ci visait à « améliorer les techniques d’interrogatoire ». Il associait notamment les ministères belges de la Justice et de l’Intérieur et le ministère israélien de la Sécurité publique. Cette collaboration suscitera l’indignation des organisations de défense des droits humains, tant en raison des accusations de traitement inhumain et dégradant portées contre Israël que de l’application de ces méthodes dans les dispositifs de répression contre les Palestiniens[4].

Les attentats de Bruxelles ont par ailleurs redoublé l’intérêt du gouvernement belge pour « le modèle israélien » en matière de lutte contre le terrorisme. C’est ainsi  qu’une délégation du parti du Premier ministre se rendait en mai 2016 en Israël pour une série de rencontres avec les services de sécurité, précédant de quelques mois un voyage du ministre de l’Intérieur, Jan Jambon[5].« La Belgique peut s’inspirer d’Israël », expliquait alors M. Jambon, qui estima également que « certains accordent une importance trop importante à la vie privée ».

Permanence de l’équidistance

La propension d’Israël au « Belgium bashing » s’explique essentiellement par son intolérance notoire à la moindre critique, proportionnelle à  l’impunité croissante dont il jouit auprès d’un grand nombre de pays. Loin de l’hostilité qu’il lui prête, le gouvernement Michel s’est montré, dans les faits, plutôt docile. Aussi l’image d’une Belgique rigoureusement attachée au droit dans son approche du dossier israélo-palestinien, si elle n’est pas totalement usurpée, tient-elle davantage du miroir déformant que du reflet fidèle d’un État qui placerait la légalité et les enjeux humanitaires au cœur de son action.

Agir dans un tel  cadre de manière conséquente nécessiterait de rompre avec l’équidistance, et d’oser enfin envisager de recourir à de réels moyens de pression contre Israël pour qu’il cesse de violer constamment le droit international. À cet égard, le fait que le gouvernement, confronté à l’afflux de réfugiés en provenance de Gaza début 2019, ait choisi de décourager les départs à travers une campagne de dissuasion en Palestine plutôt que de plaider pour la levée du blocus en dit long sur le chemin qu’il reste à parcourir.

L’Abp publie son mémorandum pour le scrutin du 26 mai 2019. 

 

Et les Régions ?

À leur modeste niveau, les entités fédérées n’ont pas non plus brillé par leur engagement sur la question de la Palestine. Après  le report en 2014 de la mission économique trirégionale suite à l’opération «bordure protectrice», les trois Régions ont repris l’organisation de ce type de voyage en Israël, contrevenant ainsi aux demandes des Palestiniens qui y voient à juste titre une caution apportée à l’occupation.

Ratifié par le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’accord de coopération avec l’Autorité palestinienne fut bloqué en mars 2018 par la majorité en Région wallonne, empêchant sa pleine entrée en vigueur. Au Nord du pays, le Parlement flamand s’est fendu d’un communiqué condamnant le rôle du Hamas dans  les massacres orchestrés par l’armée israélienne à l’occasion de la Marche du Retour en mai 2018, critiquant à demi-mot l’opportunité de cette manifestation pacifique.

                                               

[1]                Serge Dumont,  “Didier Reynders à l’épreuve du «Belgium bashing»”, Le Soir, 7 mai 2015

[2]                Katarzyna Lemanska, “Les liens entre la Belgique et l’occupation israélienne – Rapport”, janvier 2015, cncd.be

[3]              Ghislain Poissonnier, François Dubuisson, Rabab Khairy, Claude Léostic, “Que doivent faire la Belgique et l’Europe face aux produits des colonies israéliennes?”, 25 avril 2015, rtbf.be

[4]                https://www.cncd.be/STOP-LAW-TRAIN-Pas-de

[5]                https://www.levif.be/actualite/belgique/jambon-a-tel-aviv-la-belgique-peut-s-inspirer-d-israel/article-normal-573887.html

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