Massacre à Gaza, revue de presse française

Bulletin n°76

Grâce au travail des collaborateurs d’Acrimed (Action Critique Médias), on peut se faire une idée de la manière dont les médias français assurent la couverture médiatique du drame à Gaza. Il n’y a pas l’équivalent pour les grands médias anglo-saxons ; parmi ces derniers, la BBC, CNN, NYT et le Washington Post ont souvent été pris en flagrant délit de mensonge ou d’omissions.

Par Christiane Schomblond  

La Marche du Grand Retour : un projet politique pacifique

 Vendredi 30 mars, Journée de la terre, premier jour de la « Grande Marche du Retour », prévue pour durer six semaines. Environ 30 000 Gazaouis se sont assemblés, sans armes, en plusieurs endroits le long de la clôture qui sépare Gaza d’Israël, i) pour réitérer pacifiquement leur volonté/droit de retourner sur les terres que leurs familles ont dû fuir ou dont elles ont été expulsées en 1948, ii) pour dénoncer le blocus israélo-égyptien qui leur est imposé depuis plus de 10 ans et iii) affirmer leur prise de distance à l’égard de leur direction.

Pourquoi manifester maintenant ? Vivant sans eau potable, avec seulement quelques heures d’électricité par jour, sans travail, sans avenir, subissant un rabotage important des salaires des fonctionnaires encore payés par l’Autorité palestinienne et faisant face à une coupure draconienne de l’aide aux réfugiés (UNWRA),  ils voient à 3 km de là, des immeubles éclairés toute la nuit et entendent le bruit des tourniquets qui arrosent en permanence des pelouses bien vertes. (Charles Enderlininterviewé par France Culture, le 20 mai)

L’armée israélienne affirme que les manifestants sont instrumentalisés par le Hamas. « Non, les Palestiniens de Gaza ne sont pas des jouets du Hamas » écrit Jean-Pierre Filiudans son blog au journal « Le Monde ». La mobilisation pacifique de la « marche du retour » s’est imposée au Hamas, qui s’y est rallié pour ne pas être débordé par ce mouvement.

Cette première journée a été réprimée dans le sang par l’armée israélienne, appuyée par une centaine de tireurs d’élite : ils ont assassiné 23 Palestiniens et en ont blessé des milliers qui, pour beaucoup, resteront handicapés à vie.

Une couverture médiatique convenue et biaisée

« Ce massacre a fait l’objet d’un traitement médiatique qui, quoique abondant, et parfois pertinent, n’en souffre pas moins des travers malheureusement classiques dès lors que les médias s’intéressent à la question palestinienne en général, et à la violence de l’Etat d’Israël en particulier », écrit Pauline Perrenot, le 10 avril dans son article, pour ACRIMED, intitulé « Massacre à Gaza : contorsions cyniques dans les médias français », qui ne prétend pas être exhaustif.  Elle revient sur un certain nombre de biais, déjà identifiés en 2014, lors du précédent assaut meurtrier de l’armée israélienne sur Gaza (voir par exemple Julien Salingue: « Offensive israélienne contre Gaza : les partis pris du traitement médiatique », ACRIMED, 8 juillet 2014), à savoir :

1/ celle d’une information internationale de plus en plus bâclée par les médias dominants, négligeant les réalités de terrain et alignant leur commentaire sur la communication de l’armée israélienne ;Les journalistes se précipitent, la plupart du temps, seulement lorsque la situation empire, au lieu d’en suivre les évolutions, de telle sorte qu’il est difficile de comprendre ce qui s’y passe réellement. (confirme Charles Enderlinibid)

2/ celle plus spécifique de la couverture médiatique du conflit opposant les Palestiniens à Israël à laquelle l’objectivité et la neutralité font souvent défaut. Certains journalistes, obsédés par la nécessité d’un traitement « équilibré » des évènements, présentent les victimes et leurs bourreaux comme coresponsables de la tragédie dans laquelle ils jouent. « N’ayant pas respecté les interdictions israéliennes de se rassembler sur leur propre territoire, les manifestants palestiniens tués ou blessés sont responsables de leur sort. » « Autre tare récurrente (…) : présenter ce qui relève du massacre comme des affrontements voire de simples tensions, ce qui contribue à l’invisibilité des rapports de force ». On voit alors fleurir dans les titres les expressions: « affrontements meurtriers», « affrontements et face-à-face meurtriers », « la manifestation a fait 16 morts ». Le 20 avril, dans une mise à jour à l’article de  Pauline P., Julien Salingue écrit: « beau succès pour le titre dangereusement stupide de cette dépêche de l’AFP : La mobilisation palestinienne fait quatre nouveaux morts à Gaza » qui nous apprend que « ce n’est pas l’armée israélienne qui tue des Palestiniens, mais la mobilisation palestinienne qui fait des morts. »

« L’acceptation de fait de la colonisation a également conduit de nombreux médias à présenter les tirs israéliens comme des répliques – soit une quasi légitime défense, d’autant plus naturelle que l’armée israélienne avait prévenu, rendant le massacre inéluctable. Pauline P. cite le cas d’un journaliste amené à ratifier et finalement à légitimer les menaces sanglantes des autorités israéliennes qui auraient dû dissuader les Palestiniens de se mobiliser, mais ne demande jamais ce qui pourrait dissuader l’armée israélienne de tirer sur des manifestants pacifiques. » A noter cependant : une incitation à la désobéissance civile lancée par l’ONG  B’Tselem.

Gaza,  14 mai, un lundi noir : point culminant de la violence

 Six semaines après le début de la Grande Marche, le bilan dressé par les autorités de Gaza est lourd : 112 Palestiniens sont morts sous les balles des militaires israéliens (500 ont été frappés à la tête) et 13 190 ont été blessés aux jambes ou à la poitrine, nécessitant de nombreuses amputations ou provoquant des blessures extrêmement graves causées par des balles explosives qui se fragmentent dans le corps et déchirent les tissus. Parmi les victimes du 6 avril, le journaliste Yasser Murtaja bien visible avec son dossard « PRESS » : touché à l’abdomen par l’une de ces balles explosives, il est décédé après 12 heures de saignements intenses.

Le point culminant de la violence déployée contre les manifestants a été atteint le lundi 14 mai, date symbolique à plusieurs titres :

1) jour de la célébration du 70e  anniversaire de l’Etat d’Israël,
2) jour choisi par les Etats-Unis pour inaugurer à Jérusalem leur ambassade transférée de Tel-Aviv,
3) jour choisi par la Knesset pour voter un budget de 2 milliards de shekels destinés à judaïser Jérusalem-Est et enfin,
4) veille du 15 mai marquant le 70e  anniversaire de la Nakba de 1948.

Clash entre deux mondes : la télévision montrait en simultané la réception mondaine à Jérusalem et le massacre à Gaza.

Ce 14 mai, malgré la répression tragique des semaines précédentes, plusieurs milliers de Gazaouis se sont rendus près de la clôture, avec familles, enfants et drapeaux, « armés » de pierres, de frondes, de cerfs-volants, de cocktails Molotov, de pneus usagés en feu, provoquant ainsi une épaisse fumée acre. Quelques-uns ont bien tenté de s’approcher de la clôture, certains ont même essayé de cisailler les barbelés. Beaucoup de ces manifestants étaient des gens ordinaires, sans affiliation à aucun parti ou faction.

En cette seule journée, 62 d’entre eux ont perdu la vie (une fillette de 8 mois, Leila Anwar al-Ghandour, est morte d’avoir inhalé du gaz lacrymogène) et 3414 autres ont été blessés par les tirs des soldats israéliens. Ordre leur avait été donné de tirer pour tuer, afin de protéger l’Etat d’Israël contre la « menace des manifestants terroristes» dont, en réalité, aucun n’était en passe de franchir la frontière. Côté israélien, en 6 semaines, rien, pas un tué, pas un blessé.

Après le massacre

« Le Hamas n’a pas été à l’initiative de la Marche, mais il a cherché quand même à s’en attribuer le mérite. Le 16 mai, un responsable du Hamas a déclaré à la chaine d’information palestinienne Baladna que 50 des 62 Palestiniens tués étaient membres du Hamas. Une affirmation jugée ridicule mais qui conforte l’argument d’Israël selon lequel son armée ne tue que des terroristes. » écrit Asma Alghoul, dans son article du 25 mai repris dans Orient XXI.

Rappelons que pour le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, favorable à l’utilisation de balles réelles : « Il n’y a pas de gens innocents dans la bande de Gaza ! ».

Interpellé par plusieurs Etats, le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a décidé l’envoi d’une équipe internationale d’enquêteurs pour examiner la possible qualification de crimes de guerre des tirs à balles réelles dirigés contre une population très majoritairement pacifique. Trois pays européens (l’Espagne, la Slovénie et la Belgique) ont voté en faveur de la résolution et se sont évidemment attiré les foudres d’Israël.

Dans son article du 25 mai dans le journal Le Soir, Baudouin Loos écrit : « Israël a perdu la guerre de l’image à Gaza. Le nombre de Palestiniens désarmés, abattus de sang froid, est accablant. »

photo : Manifestation à Gaza : ©Khaled Al Sabbah 

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