L’opium des donateurs, l’impact de l’aide internationale sur la Palestine

Depuis vingt ans maintenant la communauté internationale des donateurs a soutenu financièrement le renforcement des institutions palestiniennes, le développement des infrastructures, de l’économie, les salaires « employés publics », la santé et l’éducation, la protection sociale, la police, la production d’électricité, les garanties de crédit privé, et la plus grande partie des organisations de la société civile destinées à la promotion de la démocratie, des droits de l’homme, de la tolérance, des droits des femmes etc

La paix et l’établissement d’un Etat palestinien ont été les objectifs déclarés de tout ce soutien. Mais les résultats réels sont la fragmentation et la pacification du peuple palestinien.

Ce film documentaire, réalisé par Mariam Shahin et George Azar, et financé par la Fondation Rosa Luxemburg, présente la critiques palestinienne de ce “développement” financé de l’extérieur.

(transcription-traduction française sous la vidéo)

Il y a plusieurs années, la vie de A. Yassine, 71 ans, s’est arrêtée lorsque ses terres agricoles ont été détruites par les colons israéliens, le laissant sans source de revenus. Aujourd’hui il voyage vers la ville de Salfit (Cisjordanie) pour recevoir la charité européenne. 80.000 Palestiniens reçoivent ce genre d’aide européenne chaque année.

Khaled Sabawi, entrepreneur palestinien : « De 1993 à 2004, les Palestiniens ont reçu quelque 9 milliards de dollars d’aide étrangère ».

Dans les prochaines années, il est prévu que cette aide atteigne près de 15 milliards de dollars.

Aucun changement n’a pu être noté dans le taux de pauvreté ces dernières années puisque ces donations ne génèrent pas d’emplois, explique Sami Abdel Shafi, consultant à Gaza.

Ces fonds suivent un agenda politique très clair, ils ont pour but le soutien au processus de paix d’Oslo explique Linda Tabar du Département d’étude du développement de l’université de Birzeit.. Ils étaient en fait destinés pour la période où le conflit serait terminé. Mais les négociations sont à l’arrêt depuis 17 ans.

Iyad al-Riyahi, du Centre Bisan pour la Recherche et le Développement,  explique que les Palestiniens sont devenus totalement dépendant de l’aide internationale pour leur survie quotidienne.
Khalil Nakhleh, expert en développement : « Cette aide n’est pas destinée à faire arrêter l’occupation ».
Sami Abdel Shafi : « Même si cette aide était destinée à aider les Palestiniens, cela n’a pas nécessairement atteint ce but ».

Effet sur le secteur agricole

La moitié des Palestiniens étaient historiquement des agriculteurs. Les Palestiniens étaient autosuffisants et exportaient des légumes et des fruits partout dans le monde arabe et ceci encore dans les années 70 et 80.

Khalil Nakhleh : « Durant la première Intifada, les Palestiniens ont soutenu une production à petite échelle. Ils furent capable une autosuffisance à un certains degré. Durant la période d’Oslo, il n’y eut quasiment aucun soutien à l’agriculture. Il y avait quasiment une contradiction entre les accords d’Oslo et le secteur agricole puisque l’Autorité Palestinienne n’avait ni le contrôle de la terre, ni le contrôle des ressources en eau, contrôlées toutes deux par Israël. Les donateurs n’ont jamais soutenu l’autosuffisance de la société palestinienne ».

Les planificateurs économiques dans la période post-Oslo ont favorisé la création de nouvelles zones industrielles, au détriment du développement de l’agriculture. Ce qui s’est révélé problématique.

Iyad al-Riyahi : « La zone de Marj Ibn Amer était connue pour être le panier à pain des Palestiniens, centrale à la fois pour comme employeur et comme fournisseur dans le secteur alimentaire. Quand on a décidé de créé une zone industrielle dans le Nord, les Israéliens ont insisté pour qu’elle soit installée sur les terres agricoles de Marj Ibn Amer. La Banque de Développement Allemande a donné 14 millions d’euros de prêts aux Palestiniens pour développer l’infrastructure de cette zone industrielle. Israel a décidé que les Palestiniens ne pourraient pas utiliser les réservoirs d’eau pour le projet et a insisté pour fournir à la fois l’eau et l’électricité pour le projet ».

En contrôlant l’eau, l’électricité et les routes d’accès à la zone d’Al Jalama, Israël exerce un contrôle total sur le projet palestinien.

Iyad al-Riyahi : « Le projet a été lancé il y a 16 ans et rien n’a encore été fait ».

Mais quelque chose s’est passé : les terres agricoles ont été détruites à Al Jalama pour construire une route, qui reste aujourd’hui inutilisée et ne menant nulle part.

Iyad al-Riyahi : « La Banque de Développement Allemande savait très bien qu’en contrôlant les frontières, la faisabilité d’une zone industrielle pour les Palestiniens n’existait pas ».

Six ans après le début du processus de paix, les Palestiniens ont commencé à ressentir l’interférence des donateurs dans leurs affaires.

Destruction des structures communautaires

Linda Tabar explique comment la plupart des donations étrangères ou les projets comme les « empowerment » (ndlr. Renforcement du rôle) des femmes sont basées sur le présupposé que l’Autorité Palestinienne fonctionne comme une démocratie autonome. Mais ce n’est pas le cas puisqu’il s’agit d’une autorité sous occupation.

Iyad al-Riyahi : « Durant la Première Intifada, les femmes étaient beaucoup plus actives politiquement qu’elles ne le sont aujourd’hui ». Les workshops ont remplacé les centres communautaires dans la plupart des régions.

Linda Tabar : « L’organisation sociale est très importante pour résister à l’occupation. Et l’impact des donations internationales a pour effet de détruire le tissu d’organisations communautaires qui s’étaient créées durant la Première Intifada ».

Le volontariat a quasiment disparu en Palestine, remplacé par des projets subventionnés pour les mêmes activités.

Conséquences pour le secteur privé

Khaled Sabawi, parle de la « ONGisation » de l’économie palestinienne, qui a aussi un impact sur le monde des affaires. « Ceci est du à des larges sommes d’argent insufflées dans le monde des ONG en Palestine et qui permettent à ces organisations d’offrir des salaires gonflés. Les ONG peuvent souvent offrir des salaires trois à quatre fois plus élevés que ce que peut se permettre le secteur privé local. Ceci augmente le prix du travail et réduit l’offre de travail pour le secteur privé. Cela détruit la capacité pour le secteur privé d’engager des Palestiniens et donc empêche les Palestiniens de développer une économie autonome. »

Sami Abdel Shafi souligne également l’impact des obstacles à la libre circulation des personnes et des biens sur l’économie palestinienne. Mais la communauté internationale ne remet pas cela en question et continue à donner de l’argent malgré ce système. Donc ils savent qu’ils investissent dans des projets voués à l’échec.

Les accords d’Oslo ont eu beaucoup de bénéficiaires qui ont travaillé pour garder le projet en vie.

Iyad al-Riyahi : « Les donateurs ont créé de nouvelles élites économiques. Les nouvelles élites planifient et exécutent les politiques qui nous gouvernent ».

Développement basé sur la consommation

« Le processus des ONG marche main dans la main avec le processus de développement d’une image de prospérité d’une ville comme Ramallah, et la façon de développer le train de vie de la classe moyenne », explique Linda Tabar. « Un train de vie qui est basé sur la consommation. Tout est fait pour laisser croire que tout va bien que l’Etat est en passe d’être indépendant bientôt. Et tout ceci masque les structures de l’oppression israélienne sous lesquelles les Palestiniens vivent quotidiennement ».

Sami Abdel Shafi : « les donateurs, et les Etats qui sont derrière eux, ne remettent pas en question les politiques de l’Etat d’Israël en bloquant économiquement la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza. Ils savent donc qu’ils investissent dans un projet voué à l’échec qui n’est pas réalisable sans la libre circulation des biens et des personnes ».

Au moins 30% des Palestiniens a été désignée comme étant pauvre, la moitié de ces derniers ayant été qualifiés de très pauvres. Comment autant de Palestiniens peuvent-ils rester pauvres avec tant d’aide donnée ?

Khalil Nakhleh : « Nous ne devons pas oublier que 30-50% de l’aide des donateurs revient aux pays donateurs. Il retourne à ces pays donateurs en employant des experts et des consultants de ces pays. Dans certains projets, la somme qui retourne au pays donateur excède 50%. Mais l’argent est officiellement enregistré comme ayant été donné au peuple palestinien sous occupation.3

Néanmoins, la culture de la dépendance par rapport à l’aide en Palestine est énorme.

Khaled Sabawi : « Maintenant 30% du PIB palestinien vient de l’aide étrangère. Si les Palestiniens devaient devenir « désobéissants » comme définis par les pays donateurs, cet argent cesseraiut d’exister. Cela permet aux pays donateurs d’exercer un chantage sur le peuple Palestinien. Je sais que « chantage » est un mot fort, mais on a senti les effets négatifs de l’aide des donateurs en 2006 et ses implications politiques. Les Palestiniens ont élu leur propre gouvernement en 2006, et l’argent des donateurs a été retiré parce qu’ils ont estimé que le résultat des élections palestiniennes étaient hostiles aux intérêts occidentaux. Ils ont alors mis un terme à l’aide étrangère à l’Autorité Palestinienne. Il s’agit donc en quelque sorte de menottes dorées. Le donateur donne mais il a des conditions qui appellent à réagir d’une manière différente. Ce qui amène finalement à dire que les pays donateurs ont intérêt à maintenir l’occupation, et donc à laisser Israël construire des colonies, de construire le mur, et autres signes de l’occupation qui sont contre les intérêts du peuple palestinien. »

Les critiques de la politique économique de l’Autorité Palestinienne disent que la société de consommation qui a été créée aura des effets dévastateurs sur le peuple palestinien.

Iyad Al Riyahi : « Dans une ville comme Ramallah, les gens ont aujourd’hui 3 milliards de dollars de dette. Et cela uniquement depuis le moment où Salam Fayyad est devenu premier Ministre. La politique de la Banque Mondiale ici est destinée à créer des intérêts individuels. Les Palestiniens ont une cause sociétale. Mainteanant cette cause a été dispersée et divisée. Lens gens sont maintenant occupé à penser à combien d’argent ils doivent aux banques. »

Les observateurs ont remarqué que la société palestinienne changeait.

Sami Abdel Shafi : « Dans la bande de Gaza, les gens perdent leurs capacités, leur expériences et expertises ainsi que leur potentiel. L’effet généré par la politique en place a pour conséquence d’enlever à tous les Palestiniens les capacités qu’ils avaient depuis longtemps. »

Mais être couverts de dettes et faire face à un processus de dé-développement n’est pas le seul problème interne auquel les Palestiniens font face.

Budget sécuritaire surdimensionné
Environ un tiers du budget public palestinien est dépensé pour la sécurité. La plupart des Palestiniens ne voient les effets bénéfiques de n’avoir rien d’autre que des contrôleurs de trafic et des policiers. Ils se demandent pourquoi les pays donateurs incitent l’Autorité Palestinienne à consacrer 30% de son budget pour la sécurité.

Khalil Nakhleh : « Je peux comprendre la nécessité de sécurité publique et de police du trafic. Mais je ne comprends pas pourquoi l’argent est dépensé pour la garde présidentielle et les forces spéciales qui sont lourdement armées et entrrainées pour des opérations militaires spéciales. Je ne le comprends pas. Il n’y a là aucune relation avec la sécurité individuelle. Il s’agit de la sécurité des élites politiques créées par Oslo ».

Aide européenne

Les Palestiniens restent réalistes à propos de l’aide européenne dans le conflit israélo-palestinien.

Iyad al Riyahi : « Dans le cas des Palestiniens, le rôle de donateur est essentiellement politique. Ce que je veux dire par politique est la manière de soutenir politiquement une cause qui est universellement reconnue comme légitime. Il y a de nombreuses résolutions des Nations-Unies juste à propos de la question palestinienne. Mais au même moment où l’Allemagne nous donne un sac de farine, elle donne à Israël des sous-marins nucléaires. Il n’y a donc pas de soutien réel. Et ensuite Merkel se lève et dit que si les Palestiniens veulent un Etat, cela peut uniquement se faire avec l’approbation d’Israël. Nous sommes donc mis en-dessous de l’ombrelle israélienne. En conséquence de leurs actions en Palestine, ils ont perdu leurs valeurs morales et éthiques. Et s’ils ont joué un rôle, c’est en soutien à Israël. Ils ont utilisé leur pouvoir pour nous mettre sous pression, et non pour nous aider. »

Khaled Sabawi : « La liberté de mouvement, la liberté de rassemblement, la liberté de religion, la liberté d’association, ces droits de l’homme inaliénables sont possible à atteindre. S’il y a une occupation qui existe et qui empêche cela, une occupation militaire, qui est soutenue. Il faudrait une loi pour qu’une économie de donateur soutienne le peuple palestinien. L’idée d’une paix économique peut être comparée à de l’opium pour le peuple palestinien parce que cela les garde comme drogués, alors qu’Israël ne fait que renforcer son occupation. Et c’est le principal problème avec un montant massif d’aide de donateurs dans les territoires palestiniens parce que si certains peuvent facilement argumenter que cela soutien les Palestiniens cela ne fait que renforcer encore plus l’occupation israélienne. Et cela a d’énormes implications. Lorsque certaines personnes parlent des solutions possibles au conflit ils parlent de solutions à deux Etats, ou à un Etat, mais la solution la plus réaliste est une occupation permanente ».

(trad. NJO)

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