L’offensive médiatique israélienne

Au cours des dernières semaines de l’année 2010, ont paru plusieurs « reportages » qui, presque tous, donnaient d’Israël l’image positive et rassurante d’un pays « normal ».  Un pays à la pointe dans les secteurs technologiques dont l’avenir du monde dépend.  Un pays qui respecte les droits humains.  En bref, une destination touristique idéale…

Les 23 et 24 novembre 2010, un « publi-reportage » d’une vingtaine de pages a été publié d’abord dans La Dernière Heure – Les Sports et ensuite dans La Libre Belgique.  Annoncés comme des reportages, les articles étaient rédigés dans un style très journalistique et la petite mention précisant la nature publicitaire de ces textes a dû échapper à plus d’un lecteur –objectif recherché, sans aucun doute.  Israël y était présenté comme une terre de bonne gestion, d’immigration, d’innovation, de technologies « vertes », de rencontres et d’excellence en tous domaines. Aucune mention de la réalité politique israélienne et de ses conséquences humaines dans la région.  Du positif, rien que du positif …

Début décembre, la RTBF proposait son émission « En voyage », consacrée cette fois à Israël.  Une émission que les journalistes ont voulue « une émission de tourisme et non un reportage politique ».

Le reportage, par ailleurs fort bien fait, donnait d’Israël une image dont rêveraient les professionnels israéliens du tourisme.  Une image de carte postale d’un pays romantique, créatif, où les filles sont belles, où règne la paix et où il fait bon vivre…  Mais la carte postale était aussi trompeuse que ces photos de mannequins tellement retouchées que le modèle en devient méconnaissable.

Le reportage relayait parfaitement les grands mythes sionistes : on y parlait de Massada comme en parlent les Israéliens – et non les historiens, du palais d’Hérode dont l’actuel mur des Lamentations serait un vestige – ce qui n’est pas l’avis de tout le monde, de la mer Morte qui disparaît petit à petit  – sans mentionner les principaux responsables de cet état de fait.  La soldatesque israélienne y était présentée sous un jour amical – sans l’ombre d’une allusion aux horreurs dont ces mêmes soldats se sont rendus coupables au Liban en 2006 et à Gaza en 2008.  Tel Aviv était devenue une ville « créée par des familles juives parties de Jaffa » – alors qu’elle a été bâtie sur les terres de villages palestiniens détruits.  Jaffa, elle, y était décrite comme une ville israélienne ancienne, avec un port jadis important – alors qu’à l’époque en question, ses habitants étaient des Palestiniens, et que nombre d’entre eux croupissent aujourd’hui dans des camps de réfugiés misérables.  Enfin, à deux reprises, les journalistes ont utilisé une carte géographique « d’Israël » englobant sans distinction la Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est ainsi que le plateau syrien du Golan !. Une carte du « Grand Israël » dont rêvent les ultra-nationalistes les plus fous !

Là, c’en était trop et les responsables de l’émission ont reçu d’innombrables messages de protestation.  A commencer par l’ABP qui a diffusé un communiqué de presse à ce propos et introduit une plainte auprès du CSA tout comme, à notre connaissance, au moins deux autres personnes.  Les critiques des internautes étaient sévères.  Ils reprochaient aux responsables de l’émission, en vrac : leur approche biaisée, leur manque de professionnalisme, leur absence d’esprit critique, leur manque d’analyse et de réflexion et enfin des erreurs grossières et inacceptables, telle cette carte géographique reproduisant candidement les objectifs d’annexions territoriales des Israéliens.

Sous une telle avalanche de critiques, la RTBF a retiré la vidéo de l’émission jusque-là visible sur son site internet.  Elle s’est engagée ensuite à corriger son erreur cartographique dans une émission ultérieure, ce qui a été fait et mérite d’être souligné.

Mais pourquoi une telle levée de boucliers pour une émission touristique ?  Après tout, depuis 30 ans, il n’y a pas grand monde qui s’est levé pour contester des émissions vantant les pyramides égyptiennes sans jamais faire mention des abus d’un régime dont on espère aujourd’hui les jours comptés.  On peut trouver un élément de réponse à cette question dans la réponse du journaliste de l’émission à une internaute (très) mécontente : « « En Voyage » ne pratique ni la polémique ni l’analyse contradictoire qui sortent de son champ purement descriptif ».  En d’autres mots, ce n’était pas du journalisme.

C’était bien là la seule réponse acceptable.  Car le métier de journaliste se prévaut d’une éthique définie par exemple par la « Déclaration des devoirs et des droits des journalistes » de l’Association belge des journalistes professionnels (AGJPB).  L’encart de cet article reprend quelques extraits de cette charte qui nous semblent particulièrement pertinents dans le cas présent.  On voit mal comment les « journalistes » de « En voyage » pourraient prétendre être en accord avec certains articles de cette charte, notamment l’article 9 qui enjoint le journaliste à « Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste et n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs ».

Mais alors, si ce n’était pas du journalisme, ce qu’on peut accepter pour une émission touristique, pourquoi néanmoins tant de réactions ?  Est-ce que ce n’est pas précisément parce que tout le monde a cru que c’était du journalisme ? Et cette confusion des genres, les journalistes n’en sont-ils pas les premiers responsables ?  N’est-il pas temps pour eux de se rappeler que « La mission d’information comporte nécessairement des limites que les journalistes eux-mêmes s’imposent spontanément. » ?

Trois autres articles parus dans la presse écrite de décembre ont retenu notre attention, l’un dans Le Soir, les deux autres dans la Libre Belgique.  Leur particularité commune, c’est que leurs auteurs revenaient tous d’un voyage organisé en Israël par le CCOJB, le Comité de coordination des associations juives de Belgique à l’initiative de son nouveau président. Celui-ci a déclaré récemment à ce sujet: « Mon but était essentiellement de lutter contre la délégitimation d’Israël que l’on ressent un peu partout dans le monde et en Belgique en particulier ».  Il a ensuite ajouté : « En ce qui me concerne, mon but sera de communiquer par tous les moyens modernes qui sont à notre disposition, chose qui n’a pas été faite pendant toutes ces années. ».  Nous voilà donc prévenus.

Le journaliste de La Libre est tombé dans le panneau.  Son premier article décrit le «  modèle de coexistence au service indifférencié de toutes les communautés » qu’est l’hôpital de Hadassah à Jérusalem.  Tout ce que son hôte voulait sans doute y découvrir s’y trouvait : une image de modernité (« pôle de recherche hospitalière », « programme de collaboration avec la France »,…), un exemple de tolérance (« soignent indifféremment juifs et Arabes », « tout le personnel doit être bilingue », …),  un Etat social et égalitaire (« les soins de santé sont pris en charge par la Sécurité Sociale »), les dérapages habituels (« Hadassah envoie ses propres ambulances afin d’éviter que certaines ambulances palestiniennes n’arrivent avec une bombe à leur bord » ) et un semblant de (ré)vision historique (« fondation en 1939 par une association féminine sioniste américaine avec pour objectif de dispenser les soins les plus pointus aux populations de la région, alors nommée Palestine » ).  Le second article consacré à la « pluie de roquettes » sur Sderot est du même acabit.  On y lit par exemple que « dix personnes sont mortes et des centaines ont été blessées en neuf ans du fait de ce “ciel” qui lui tombe régulièrement sur la tête ».

Le journaliste du Soir a pour sa part fait preuve de davantage de professionnalisme. Bien sûr, il a accepté l’invitation ; bien sûr, il a participé à toutes les visites et réunions organisées par le GO de service.  Mais s’il nous a parlé de ce qu’il a vu, il nous a également parlé de ce qu’il n’a pas vu, de ce qu’on n’a pas pu ou pas voulu lui montrer et du contexte dans lequel tout cela s’est déroulé. Bref, un vrai travail de journaliste.

Ce que tous ces « reportages » ont en commun, c’est une façon, non pas de mentir, mais de remplir l’espace médiatique de messages positifs sur Israël, en évitant de parler de ce qui gêne ou dérange.  C’est également la façon dont les journalistes sont entraînés à effectuer leur travail : que ce soit pour réaliser une émission touristique ou un reportage en Israël, les journalistes utilisent telles quelles des informations qui leur sont fournies sur place sans avoir ou sans prendre le temps de les analyser.

Et ceci ne devrait être que le premier signe d’une nouvelle orientation.  En effet, après avoir lancé une armée de bloggers à sa solde sur Internet, dans les forums du monde entier, le gouvernement israélien s’est maintenant lancé dans une campagne médiatique inédite.  Sur son blog, Pascal Boniface, politologue français, s’en est ainsi fait l’écho :

« Le ministre des Affaires étrangères israélien Lieberman a en effet appelé les ambassades de son ministère en Europe à faire un usage extensif des experts en relations publiques. D’ici le 16 juin, les ambassades de Londres, Berlin, Rome, Madrid, Paris, La Haye, Oslo et Copenhague doivent préparer une liste de 1000 alliés qui seront régulièrement « briefés » par l’ambassade. Il s’agit de lancer une campagne de relations publiques et de défense et d’illustration de la politique israélienne. Ces « alliés » devront organiser des manifestations et réunions, publier des articles dans la presse. Le budget de relations publiques des ambassades dans ces capitales sera doublé l’an prochain dans cette optique »

Il nous faudra donc rester vigilant, même si on ne peut s’empêcher de penser que cette offensive médiatique ne mènera sans doute pas à grand-chose : Israël n’a pas un problème d’image, mais bien un sérieux problème de réalité et cette réalité ne peut que resurgir, tel un retour du refoulé, nécessairement un jour ou l’autre.

Quelques extraits de la “Déclaration des devoirs et des droits des journalistes ” (AGJPB)

Préambule
(…)
La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics.

La mission d’information comporte nécessairement des limites que les journalistes eux-mêmes s’imposent spontanément. Tel est l’objet de la déclaration des devoirs formulée ici.
(…)

Déclaration des devoirs

Les devoirs essentiels du journaliste, dans la recherche et le commentaire des événements sont:

1. Respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même et ce, en raison du droit que le public a de connaître la vérité.
(…)
3. Publier seulement les informations dont l’origine est connue: ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents.
(…)
6.  Rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte.
(…)
9. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste et n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs.
(…)

Groupe ABP-médias

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