Lifta, l’héritage menacé

Il y a peu de villages de la Palestine historique qui évoquent le souvenir de la Nakba (la dépossession du peuple palestinien de 1948) comme Lifta. Admirablement construite et revêtue de pierre de Jérusalem, Lifta embrasse les pentes sur lesquelles serpente la route menant de Jérusalem Ouest à Tel-Aviv. Les maisons qui subsistent ressemblent aux joyaux d’un collier, négligés par le temps et polis par le vent de l’histoire. Toutefois, l’héritage architectural de Lifta est menacé alors qu’Israël tente de judaïser le village palestinien autrefois multiculturel.

Lifta a environ 4000 ans et donne sur le Wadi Salman et le Wadi al-Shami, qui, dans leurs beaux jours, lui fournissaient son alimentation principale en eau, essentielle pour ses produits agricoles. Probablement construite sur le site de Mey Neftoach, une source d’eau près de Jérusalem, Lifta est toujours bénie aujourd’hui par un ruisseau et, en son sein, un petit étang paisible.

le village de Lifta en 1928 (@Palestine remembered)
le village de Lifta en 1928 (@Palestine remembered)

Retour en 1596, où Lifta avait une population de 396 habitants, qui en 1945 se montait à 2.550 Palestiniens, dont la majorité étaient des musulmans détenant 7.780 dunums (un dunum représente environ 1.000 mètres carrés). Les documents officiels indiquent que, en 1931, le nombre de maisons était de 410, dont la plupart avaient été construites par les résidents palestiniens de Lifta à l’aide de la fameuse pierre de Jérusalem, extraite dans les carrières voisines. Certaines de ces maisons s’élèvent sur deux et trois étages et affichent des formes cubistes sur les rondeurs de la colline. Elles représentent aujourd’hui quelques-uns des plus beaux exemples de l’artisanat et de la conception architecturale palestiniens.

Pendant les années 1940 qui ont conduit à la fin du mandat britannique en Palestine en 1948, Lifta s’est sensiblement développée vers l’est et vers le nord, établissant une liaison avec les bâtiments du quartier de Rumayma, juste à l’ouest de Jérusalem. Ses liens économiques avec Jérusalem sont devenus tellement étroits que près de la moitié des terres cultivées de Lifta était plantée en céréales, blé, orge, olives et fruits divers.

Avant les événements tragiques de 1948, Lifta était principalement peuplée de musulmans avec un mélange coloré des minorités chrétiennes et juives. Cela s’est traduit par un fort sentiment de la vie communautaire, avec une forte cohésion sociale qui était une particularité de Lifta. Les documents décrivent quelques-unes des grandes maisons de Lifta comme étant partagée par des familles juives et musulmanes qui, à maintes reprises, se permettaient d’échanger des produits du terroir comme le fromage et le lait, en plus à d’autres produits qui étaient vendus sur le marché local. En outre, les enfants des familles issues de milieux différents de Lifta fréquentaient les écoles du village et profitaient du temps passé sur les mêmes terrains de jeu. Lifta bénéficiait d’un réseau complexe de rues, animé par des marchés, des cafés, une boulangerie et une pharmacie. Les résidents de Lifta avaient accès gratuitement à l’hôpital oculaire juif voisin. La vie communautaire dans Lifta était, par conséquent, inclusive plutôt qu’exclusive.

Il est également connu que les résidents de Lifta célébraient leurs fêtes religieuses sur la place principale. Les mosquées locales étaient devenues les centres locaux pour les discussions sur des questions sociales et culturelles de la journée.

Le nettoyage ethnique de Lifta

La tranquillité de Lifta et son harmonie sociale ont tragiquement pris fin lorsque, dans la foulée de la résolution 181 de Novembre 1947, dans le cadre du Plan Dalet sioniste pour le nettoyage ethnique de la Palestine, des juifs des milices armées du Gang Stern sont entrés à Lifta le 28 décembre 1947, traçant leur chemin vers le bâtiment du café local dans le centre du village et abattant six résidents, en blessant sept autres. En 10 jours, Lifta était transformée en une ville fantôme, les 2.960 habitants terrorisés ayant été chassés et transportés en camion à Jérusalem-Est où la plupart d’entre eux sont restés. Bon nombre des maisons du village et les deux écoles primaires ont été démolies. C’est seulement après les derniers appels désespérés des dignitaires locaux que la plupart des maisons debout aujourd’hui ont été sauvées de la destruction totale.

Le déracinement de Lifta fut une tragédie pour sa population multiculturelle. La Nakba de Lifta a été une catastrophe pour les musulmans, les chrétiens et les juifs. Il a été dit que la tribu juive Hilo qui vivait dans les collines au-dessus de Lifta s’est vue donner le choix, par les milices juives du Gang Stern en progression, de rester dans Lifta, mais ils ont décidé de rejoindre les Liftawis dans leur exode et sont partis.

Dans les années qui ont suivi leur expulsion, la plupart des réfugiés de Lifta et leurs descendants se sont installés à Jérusalem, à Ramallah, dans le reste de la Cisjordanie, en Jordanie et aux États-Unis où ils ont formé une communauté très soudée et active à Chicago dans l’Illinois.

Quelques maisons de Lifta, 2008 (@Julien Masri)
Quelques maisons de Lifta, 2008 (@Julien Masri)

Le patrimoine architectural de Lifta

Jusqu’à récemment, les maisons restantes de Lifta attiraient un nombre d’habitants curieux et de professionnels fascinés par l’élégance envoûtante de leur conception, leurs formes originales et la majesté de leur élévation. Les touristes de l’étranger y venaient au cours de voyages organisés dirigés par un des résidents d’origine de Lifta, Yacoub Odeh, qui leur racontait avec douleur mais fièrement l’histoire du village et de son éventuelle disparition, en soulignant en particulier la maison où habitait sa famille et que lui-même dans son enfance avait aidé à construire. Jusqu’à récemment, certains Liftawis arrivaient de Jérusalem pour s’aventurer sur le chemin de décombres rla place principale du village. Ils s’asseyaient près de la piscine et remplissaient leurs bouteilles avec de l’eau pure de la source tout en échangeant des histoires anciennes avec ceux qui sont étaient à écouter. Jusqu’à récemment, les magnifiques maisons de Lifta affichaient l’une des plus belles formes de l’architecture arabe : le dôme. Les formes cubiques des maisons contrastaient à merveille avec les courbes élégantes des toits en forme de dôme.

On dit que les constructeurs de Lifta n’utilisaient pas de mortier ou de ciment pour lier les pierres ensemble. Le processus de construction à sec a été rendu possible par les techniques complexes employées par les maçons locaux. Ils ont ciselé des formes simples et précises dans la pierre pour construire leurs arcs, les angles droits, les angles extérieurs, quadrants, des arcs doubles et en gradins. La plupart des fenêtres de ces maisons étaient couvertes de ces arches fines et parfaitement réparties, des rectangles bien proportionné, comme les architectes modernes peuvent en produire sur leurs ordinateurs.

Jusqu’à récemment, le cœur de Lifta battait et son rythme cardiaque était soutenu par les visites de ses habitants d’origine. Cependant, les colons juifs extrémistes ont commencé à s’y installer, tandis que les visiteurs Liftawi d’origine étaient bloqués. Dans une dernière tentative de viol de l’architecture, et pour s’assurer que les maisons restantes de Lifta ne seraient jamais habitées à nouveau, les colons ont commencé à démolir certaines des élégants dômes, exposant ainsi les espaces de vie en dessous aux éléments. Lentement, les touristes ont arrêté de venir sur le bas de la colline pour visiter Lifta et leurs guides devaient se contenter de regarder vers le bas le village depuis le bord de la route principale, plus haut sur la pente. Ensuite, plus de colons juifs sont arrivés, de nouveaux hippies « squatters ». Ils ont organisé des « séminaires religieux » occasionnels pour donner à leur activité un verni de légitimité.

Lifta reste aujourd’hui une ville fantôme suspendue dans le temps. Pourtant, son élégance reste un défi et un symbole de la destruction du village palestinien pendant le nettoyage militaire sioniste en 1948. Lifta est devenu un symbole de la Nakba palestinienne. Dans son état actuel, elle nous crie son besoin de reconnaissance et d’attention.

Les plans d’Israël pour Lifta

En juin 2004, le Comité de planification de la municipalité de Jérusalem, avec l’aide de deux bureaux d’architectes, G. Kartas / S et S Grueg Ahronson (en collaboration avec Ze’ev Temkin des Projets TIK), a produit un plan de réaménagement (plan n ° 6036) pour faire de Lifta un quartier luxueux résidentiel et commercial exclusivement juif. Ce plan, lancé à l’origine en avril 1984 sous le nom de «Plan 2351», mais jamais mis en œuvre, portait le titre intrigant de « La source nationale ». Il a ensuite été approuvé par un comité de planification régionale. Sous le titre trompeur d’un projet de conservation, le plan prévoyait la construction de quelque 245 unités de logement de luxe, d’un grand centre commercial, d’une station touristique, d’un musée et d’un hôtel de luxe de 120 chambres. La plupart des maisons existantes de Lifta seraient détruites pour effacer toute trace du souvenir d’une communauté palestinienne autrefois florissante. Même le cimetière palestinien voisin ne figure pas dans le nouveau plan. Non seulement les Liftawis vivants n’ont pas été représentés ou consultés, mais le souvenir et la présence physique de leurs ancêtres morts serait maintenant effacée.

Le village de Lifta difficilement visible depuis la nouvelle route, 2008 (@Julien Masri)
Le village de Lifta difficilement visible depuis la nouvelle route, 2008 (@Julien Masri)

Cette tentative de l’effacement architectural et culturel dans les propositions israéliennes de remodeler Lifta a son équivalent dans le travail actuel du Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles qui s’engage à construire un Musée de la Tolérance sur une partie du cimetière musulman de Mamilla, non loin de Lifta. Dans une reconnaissance honteuse du tissu urbain existant du village, le projet de réaménagement de Lifta tente de « protéger » quelques maisons qui seraient rénovées mais seulement à l’usage de riches Juifs de la diaspora. Quelques arbres existants subsisteraient ainsi que certains éléments paysagers existants tels que la source et les terrasses qui retrouveraient une nouvelle jeunesse dans un geste plein de pastiche et d’imagerie empruntée.

L’histoire de la communauté palestinienne qui a fleuri dans Lifta ne figure pas dans les nouveaux plans de rénovation. Il n’y a aucune trace de l’histoire palestinienne de Lifta comme on s’attendrait normalement dans tout projet de rénovation ou de préservation, pour relier le présent au passé. Même la mosquée d’origine de Lifta serait destiné à la destruction pour être remplacée par une synagogue. Si le plan est réalisé, cela ne serait rien de plus qu’une tentative flagrante de judaïsation de Lifta.

Sauver Lifta

Lifta doit être préservée et reconstruite par et pour ses propriétaires d’origine, afin de mieux faire connaître l’histoire de 1948. Lifta, dans sa nouvelle configuration, devrait ouvrir la voie à l’établissement d’une campagne déterminée pour la vérité et la réconciliation entre deux peuples historiques. Lifta, à notre avis, représente la généalogie retraçable qui permet de comprendre les origines du conflit. Dégager les strates du conflit conduirait à une reconnaissance de la tragédie et à la compréhension de ses implications sur l’identité des personnes.

Mettre Lifta à l’ordre du jour de l’architecture internationale a été le premier objectif et le but principal de l’un des groupes professionnels les plus actifs qui interviennent au nom de Lifta. Ce groupe est la Fondation pour la réalisation de territoires soudés (FAST), un groupe de planification et d’architecture basé à Amsterdam. Avec Zochrot («souvenir»), un corps de professionnels israéliens basé à Tel-Aviv effectuant un travail de sensibilisation à la Nakba, ils ont argumenté avec passion contre les plans de rénovation soumis par l’État d’Israël et ont demandé, avec le FAST, le droit au retour des Liftawis dans leurs foyers. Il est essentiel que cette campagne conduise à un changement dans la politique israélienne de planification, actuellement fondée sur la ségrégation et la discrimination, afin d’opter pour une vision alternative et atteindre l’égalité comme la durabilité. Une vision qui promeut l’idée d’une place pour Lifta, un sentiment d’appartenance pour les Liftawis et la réconciliation dans la région.

En complément de cette campagne, nous avons, à 1948.Lest.We.Forget, lancé l’année dernière sur notre site (www.1948.org.uk) une pétition pour sauver Lifta, pétition qui a attiré plus de 2.400 signatures internationales de personnes de tous les horizons de vie, y compris des personnalités de premier plan du milieu universitaire, de l’architecture et de la littérature. Cette pétition est maintenant close et sera inclue dans le cadre de notre inscritpion à la World Monuments Watch visant à déclarer Lifta lieu de caractère spécial.

En outre, comme nous croyons que Lifta reste un symbole de réconciliation et d’espoir dans une région où le conflit et la tragédie se poursuivent, il est de notre intention de lancer un concours international d’architecture avec un mémoire et d’inviter les planificateurs et les architectes inscrits de tous les coins le monde à contribuer à produire des idées et des programmes pour l’une des maisons de Lifta encore debout.

Les résultats du concours seront exposés dans les grandes capitales du monde, la première se tiendra à Londres où, sur une période de quatre semaines, des séminaires, des films, des présentations audio-visuelles et des débats seront organisés.

Antoine Raffoul*

*Antoine Raffoul est un architecte d’origine palestinienne qui vit et travaille à Londres. Il est également le coordinateur du groupe 1948: Lest We Forget.

The Electronic Intifada, 1 Septembre 2010

voir aussi le site Palestine Remembered

traduction : Julien Masri

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