L’économie palestinienne : une économie étranglée

L’économie palestinienne est essentiellement une économie agricole. Avant 1947, la Palestine était une grande exportatrice de céréales, d’huile et d’agrumes. En 1947, le plan de partage de l’ONU accorde au futur État d’Israël les plaines côtières, donc les terres les plus fertiles, où les ports sont déjà implantés. La guerre de 1948 va compléter la spoliation des terres, ne laissant de la Palestine historique que la Cisjordanie et la bande de Gaza, respectivement administrées par la Jordanie et l’Égypte. Lors de la guerre de 1967, la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est sont occupées par Israël et tombent du coup sous son administration militaire.

Une économie colonisée

Les gouvernements israéliens successifs suivent une politique basée sur trois principes majeurs :

  1. La mainmise maximale sur la terre par l’implantation de colonies juives dans les Territoires palestiniens occupés (TPO) et par l’expropriation[1].
  2. La mainmise sur l’eau par le contrôle des nappes aquifères, l’imposition de quotas pour les TPO (sauf colonies), l’interdiction de creuser des puits.
  3. L’intégration partielle de l’économie des TPO dans l’économie israélienne.

1. L’implantation des colonies se fait par l’expropriation des terres agricoles palestiniennes. La plupart des colonies sont établies sur les terres les plus fertiles et sur les nappes aquifères, dont elles assurent le contrôle. C’est le cas, par exemple, des colonies de la vallée du Jourdain ou de celles du Gush Katif, dans la bande de Gaza (démantelées en 2005). D’autres sont installées à des endroits stratégiques, permettant ainsi le contrôle de la circulation des hommes et des biens.

Depuis juin 1967, Israël a exproprié près de 79% du territoire de la Cisjordanie et de Gaza : 44% pour raisons militaires, 20% pour motif de « sécurité », 12% pour cause d’utilité publique (zones vertes) et 12% sous couvert de la loi sur les propriétaires absents.

2. A la suite de la guerre de 1967, Israël contrôle les nappes aquifères de Cisjordanie, de la vallée du Jourdain et du Golan, véritable château d’eau de la région[2]. En 1995, avec les accords d’Oslo II, il est décidé de créer une Autorité palestinienne de l’eau. Néanmoins, la question de l’eau est reportée aux négociations finales et, en attendant, celle-ci reste sous  administration israélienne. Selon la Banque mondiale, 90% de l’eau de la Cisjordanie est utilisée au profit d’Israël ; les Palestiniens, eux, ne disposent que des 10% restants. Ceci affecte gravement le secteur agricole palestinien.

3. L’imbrication des économies palestinienne et israélienne se fait sur le mode colonial. Ainsi, plus de 80% des échanges extérieurs et du déficit palestiniens sont réalisés avec Israël.

Le TPO n’accueille aucune infrastructure industrielle. Il sert de réservoir de main-d’œuvre bon marché et les petites entreprises qui s’y développent font de la sous-traitance : ainsi des ateliers textiles où sont coupés et cousus jeans, T-shirts, etc. pour des entreprises israéliennes.

Jusqu’en 1993, près d’un tiers de la population active travaillait en Israël. Israël exerce la maîtrise sur l’emploi des Palestiniens par l’octroi des permis de travail : 120.000 en 1993 contre 44.800 en 2005. Depuis les élections de 2006, le nombre de travailleurs ne cesse de chuter et la volonté d’Israël est de le réduire à zéro.

Jusqu’aux accords d’Oslo, tout développement économique autonome était quasiment rendu impossible par la délivrance très rare de permis de construire ou d’exploiter et la difficulté de bénéficier de financements.

L’agriculture connaît la même dépendance. L’exportation directe de leurs produits par les producteurs palestiniens est interdite. La puissance occupante se réserve le droit de les commercialiser sous le label  made in Israel. Ce n’est qu’en 1988, lors de la première Intifada, que la Communauté européenne prendra la décision d’importer sans intermédiaire des produits palestiniens. Néanmoins, les entraves à la circulation et les procédures chicanières de l’administration israélienne limitent drastiquement ces échanges. Dès lors, les producteurs palestiniens passent quand même par des intermédiaires israéliens, ce qui réduit d’autant leur marge bénéficiaire.

Le secteur agricole, qui représentait jusqu’aux années 90 un quart du produit national brut et employait 40 % de la population active, voit sa part réduite en 1993 à 15 % du PNB et 22 % de la population active. En 2004, il ne représente plus que 12,4 % du PNB.

Quant au tourisme, les autorités israéliennes ont délivré au compte-gouttes des licences de guides. Les installations hôtelières palestiniennes ne reçoivent que 7% des touristes qui visitent Israël. En effet, des hôtels israéliens sont construits aux abords des sites touristiques palestiniens, comme à Bethléem, afin d’y attirer les voyageurs.

Une dépendance institutionnalisée par le Protocole de Paris

Les Accords d’Oslo étaient assortis de clauses économiques qui firent l’objet de discussions se concluant, en avril 1994, par le Protocole de Paris (…) qui crée une «enveloppe douanière» entre Israël et l’Autorité palestinienne : les biens entrant  dans l’entité sont taxés une fois et les biens circulant à l’intérieur ne le sont pas. Le Territoire palestinien «autonome» n’est pas autorisé à avoir sa propre monnaie : seuls le shekel israélien et le dinar jordanien constituent des monnaies officielles. La commercialisation des produits palestiniens est soumise à l’approbation des autorités israéliennes qui peuvent mettre leur veto aux exportations. Le type de biens pouvant être importés dans le TPO est également spécifié. Les échanges avec les pays arabes limitrophes sont soumis à de telles restrictions que la farine ou les médicaments, par exemple, moins chers en Égypte, ne peuvent y être achetés mais doivent être importés d’Israël. Quant à l’exportation des produits palestiniens vers Israël, elle est soumise à des quotas sévères.

L’État israélien perçoit, au nom de l’Autorité palestinienne, les taxes sur le flux commercial entre Israël et les Territoires palestiniens, et doit lui en rétrocéder le montant. Le refus récurrent d’Israël d’effectuer ce remboursement à l’Autorité palestinienne (et tout récemment depuis les élections de 2006), démontre encore la perpétuation de l’occupation et d’une économie de type colonial.

Ont également été prévues la construction de passages protégés entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, ainsi que l’ouverture d’un port et d’un aéroport. Un passage a bien été ouvert fin 1999 mais il a été refermé après quelques mois. Dès lors, les produits palestiniens destinés à la bande de Gaza ou à la Cisjordanie doivent transiter par Israël et sont, de ce fait, soumis à la réglementation et à l’arbitraire israéliens. De plus, depuis 1993, les gouvernements israéliens ont adopté une politique de bouclages des Territoires palestiniens qui rend complètement aléatoire la circulation des hommes et des biens. Ainsi, l’entrée des marchandises dans la bande de Gaza n’est permise que par deux points de passage, dont celui de Karni. Les camions ne peuvent passer la frontière et la marchandise doit être déchargée, contrôlée et rechargée sur un autre camion (système dit back to back). Ce système entraîne des coûts supplémentaires et inflige de lourdes pertes. En effet, les points de passage sont souvent fermés et, lorsqu’ils sont ouverts, le contrôle des marchandises se fait avec une lenteur telle que fruits, légumes, fleurs et produits périssables pourrissent sur place.

L’aéroport, prévu par les Accords, est inauguré en 1998, mais il n’a aucune fonction commerciale et le trafic de passagers est sous surveillance israélienne. En 2002, l’armée israélienne le rend inutilisable. Quant au port inauguré en 1996, il n’a jamais vu le jour en raison du veto israélien.

Une économie ruinée par l’occupation et la guerre

Depuis l’Intifada d’Al-Aqsa, la situation économique s’est dramatiquement détériorée[3]. Des institutions internationales (Banque mondiale, FAO, OMS, BIT, etc.) dénoncent l’occupation, la fragmentation du territoire, les blocus, les bouclages, les check-points, la poursuite de l’implantation de colonies et le Mur de séparation comme constituant les raisons majeures de l’effondrement de l’économie palestinienne. Toutes les études montrent que sans liberté de circulation, sans cessation de l’occupation, il ne peut exister d’économie palestinienne viable et que l’aide internationale ne permettra jamais qu’une économie de survie.

La répression qui sévit depuis septembre 2000 a détruit et continue de détruire les terres agricoles, les petites industries et les ateliers ; de plus, elle anéantit les infrastructures d’État nécessaires au fonctionnement de l’économie.

L’«Agreement on Movement and Access » de novembre 2005, qui garantit la liberté de circulation des personnes et des biens, n’est pas respecté : les bouclages persistent, aucun passage n’a été ouvert entre la bande de Gaza et la Cisjordanie et le nombre des check-points a considérablement augmenté. En Cisjordanie, il est passé de 376 en août 2005 à 504 en avril 2006, soit une augmentation de 25%.

Nombre de petites entreprises, notamment à Gaza, ont fait faillite ou ont dû fermer leurs portes : du fait des entraves à la circulation, les matières premières ne leur parviennent plus et les produits finis peuvent se voir bloqués au point de passage pendant des semaines, ce qui rend impossible le respect d’un quelconque délai de livraison. C’est là un des motifs majeurs pour lequel très peu de Palestiniens de la diaspora ont investi dans la création de nouvelles entreprises, ateliers ou usines dans les TPO.

Le Mur de séparation[4] consolide l’occupation de la Cisjordanie, renforce et étend la mainmise d’Israël sur ses ressources en eau : 245.856 dunums[5] ont été confisqués, près de 40 puits ont été confisqués ou détruits, des milliers de paysans n’ont plus accès à leurs terres et la circulation entre les enclaves est extrêmement difficile.

Enfin, la vallée du Jourdain est de facto annexée ; dans cette région, les paysans ne peuvent accéder à leurs terres qu’avec la plus grande difficulté.

Un pays méthodiquement dévasté

De source officielle palestinienne, 76.867 dunums de terres arables ont été rasés, 1.355.290 arbres ont été déracinés ; 770 entrepôts agricoles et 756 fermes avicoles ont été démolis ; 31.263 dunums équipés de réseaux d’irrigation et 1327 puits d’eau ont été détruits. Pour les animaux, on dénombre la perte de 15.265 ruches, 899.767 poules, 350.292 poulets, 14.749 chèvres, 12.132 vaches et autre bétail. Par ailleurs, 404 puits et 207 fermes ont été démolis. Du 1er octobre 2001 au 30 avril 2005, 9.208 magasins ont été complètement détruits. Près de 600 routes ont été détruites ou rendues impraticables.

Une économie sous perfusion

Avec les Accords d’Oslo, l’Europe, les USA et d’autres pays donateurs se sont engagés à aider l’Autorité palestinienne à construire les infrastructures d’un futur État. Au plan économique, cela s’est traduit par le financement de microprojets, par l’aide à l’électrification et à la gestion de l’eau, la construction d’un aéroport, le projet d’un port, l’aide au secteur privé, etc. Or, vu la poursuite de la politique israélienne d’occupation des Territoires, d’expansion des colonies et de destruction des biens, ces fonds étrangers servent essentiellement à couvrir le déficit budgétaire palestinien. Les bailleurs de fonds payent le coût d’une occupation qui perdure, en dépit des Accords d’Oslo et du « désengagement » de Gaza.

Comme le pointe Anne Le More, chargée de mission des  Nations Unies : « L’aide ne peut pas prendre la place d’un processus politique, elle sert à l’accompagner. Elle a même un impact négatif en atténuant et en masquant les aspects politiques du conflit.»

Depuis les élections remportées par le Hamas, l’UE, les USA et la plupart des bailleurs de fonds ont cessé leur aide. Israël retenant les taxes dues à l’Autorité palestinienne, celle-ci est en crise grave et ne peut même pas payer ses 165.000 fonctionnaires. Ses revenus ont chuté de 75% depuis 2005. Le chômage et la pauvreté[6] augmentent considérablement. La situation préoccupe jusqu’à la Banque mondiale, qui désigne Israël comme la cause de la décroissance de l’économie palestinienne et lui demande instamment de rétrocéder les taxes dues et aux bailleurs de fonds de poursuivre leur aide.

C’est dire que, comme le souligne Amira Hass, le processus colonialiste d’Israël qui va en s’accélérant  a transformé les Palestiniens en « une nation vivant de la charité du monde ».

Une économie qui a pourtant des atouts

Or, dans l’absolu, l’économie palestinienne possède des atouts.

Le savoir-faire des agriculteurs palestiniens : les agrumes, les bananes, les fraises, les fleurs et l’huile d’olive sont des produits très prisés et générateurs de revenus, pourvu que leur commercialisation en revienne aux Palestiniens et qu’Israël mette un terme aux destructions de cultures, à l’arrachage des arbres et à la confiscation des terres qui, en premier lieu, mettent gravement ce secteur en danger.

Le haut niveau d’éducation de la population : le nombre d’ingénieurs, de médecins, d’informaticiens, pour ne citer qu’eux, est le plus élevé du Moyen-Orient. Néanmoins, sans un État viable, sans développement d’une économie propre, leurs compétences restent inemployées et le chômage prévaut.

Les Territoires palestiniens disposent d’une main-d’œuvre nombreuse et souvent expérimentée (notamment dans la construction, la mécanique et le textile). Un État palestinien viable permettrait de les employer dans le Territoire palestinien occupé. Le chômage et la pauvreté diminueraient et une petite et moyenne industries pourraient se développer, à même d’assurer une économie bénéficiaire.

Le tourisme est potentiellement source de revenus. Outre les Lieux saints (Jérusalem et Bethléem), les Territoires palestiniens regorgent de vestiges antiques (Jéricho, Naplouse, Hérodion…) et offrent de superbes exemples d’architecture traditionnelle. Mais l’annexion de Jérusalem-Est, les bouclages et les check-points, la construction d’hôtels israéliens aux abords des lieux touristiques et les liens privilégiés des agences de voyage avec leurs homologues israéliens détournent au profit d Israël les bénéfices du tourisme et tuent progressivement le secteur palestinien.

Enfin, s’il existe une diaspora palestinienne qui a les moyens d’investir, les restrictions liées à la politique d’occupation ont réduit son niveau d’investissement,  pourtant élevé après les Accords d’Oslo.

Pour en savoir plus :

http://www.humanitarianinfo.org/opt/docs/UN/OCHA/CAP06_Revised_emergency_30May06.pdf : OCHA, Revised Emergency Appeal, mai 2006. (nombreux tableaux et cartes)

http://www.fidh.org/article.php3?id_article=3479 : Rapport de la FIDH du 7/07/2006 : Couler l’État palestinien: les impacts de l’asphyxie économique des Territoires palestiniens occupés sur les droits de l’Homme.

http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/proche-orient/eau-1 Dossier du Monde diplomatique, Proche-Orient : la déchirure. Situation critique dans les territoires.

http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/israeleau2000 : Le Monde Diplomatique, Carte sur ‘L’eau convoitée’ en Israël.

http://www.ipc.gov.ps/ipc_new/france/reports/details.asp?name=16470 : Bilan de l’Intifada jusqu’à mai 2005.

http://www.lapaixmaintenant.org/article1040 : Hassan Khatib, Qu’est-ce qu’un Etat palestinien viable ?

http://www.lapaixmaintenant.org/article940 : Amira HASS, Le vrai désastre, ce sont les bouclages, Haaretz, avril 2002.


1 Voir fiches « Les colonies » et « Le Mur ».

2 Voir fiche « L’eau »

[3] Voir fiche  «Les civils»

[4] Voir fiche  « Le Mur »

[5] 1 dunum = 1.000 m²  ou 10 ares

[6] Voir fiche «Les civils»

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