L’archéologie au service de la domination israélienne

Bulletin N°78
Par Yonathan Mizrachi & Maayan Ben Hagai
Traduit de l’anglais par Sarah Recher
Crédit Photo : AltArch

L’Approche scientifique visant à mettre au jour les civilisations passées en vue de les décrire le plus fidèlement possible, l’archéologie est utilisée, à Jérusalem, pour conforter le récit national officiel insistant sur la judéïté éternelle de la ville. Quitte à prendre des libertés avec les faits et les méthodes propres à la discipline.

Au lendemain de la guerre des Six Jours, l’État d’Israël a décidé de laisser le mont du Temple/l’esplanade des Mosquées sous l’administration et la responsabilité du Waqf. Avant même la fin des combats, Israël a détruit le quartier des Maghrébins pour préparer la construction d’un vaste espace de prière – la place du Mur des Lamentations que nous connaissons aujourd’hui – et la plupart des Israéliens étaient très enthousiastes à l’idée de pouvoir à nouveau prier devant le mur et qu’un site archéologique soit créé afin de découvrir les vestiges du Temple. Des fouilles archéologiques ont alors été lancées au sud du mont du Temple en 1968 et ont révélé des vestiges datant de plusieurs périodes, y compris celle du Second Temple (1er siècle AEC – 1 EC), réalisant ainsi le rêve de bon nombre d’Israéliens : voir le peuple juif renouer avec ses racines ancestrales.

A partir de 1969 et jusqu’au début des années 1990, le ministère des Affaires Religieuses a commencé l’excavation de galeries depuis la place du mur occidental vers le nord, en passant sous le quartier musulman et en longeant le Mur qui constitue l’assise du mont des Temples/l’esplanade des Mosquées. Le Département des antiquités (organe prédécesseur de l’Autorité des antiquités) a choisi de ne pas donner d’autorisation à ces fouilles, et malgré leur financement par une institution gouvernementale, elles ont été menées en secret et les découvertes auxquelles elles ont abouti n’ont pas été rapportées. 

Le ministère des Affaires Religieuses n’est pas le premier à avoir entamé la construction de tunnels le long du mont des Temples. Déjà en 1860, le chercheur et capitaine de l’armée britannique Charles Warrenavait commencé à creuser des galeriesdans la même zone mais cette entreprise a soulevé une vive opposition de la part du Waqf jordanien. Un siècle sépare les fouilles du capitaine Warren sous la Vieille Ville de Jérusalem et celles initiées par le ministère des Affaires Religieuses de l’État d’Israël en 1969.  

Aujourd’hui, les recherches archéologiques reconnaissent que les méthodes de creusement des tunnels endommagent le site et ne permettent pas de mettre en évidence l’ordre des couches ni le contexte dans lequel les découvertes ont été effectuées. De plus, les techniques archéologiques israéliennes ne permettent pas non plus d’explorer en profondeur les sites composés de différentes strates, mais le ministère des Affaires Religieuses n’intervient pas dans la manière dont sont réalisées les fouilles. En fait, il semblerait que le ministère cherche simplement à révéler l’étendue  du Mur et à trouver des preuves d’une présence juive au cours de la période du Second Temple, par conséquent l’utilisation de méthodes académiques n’est pas une priorité.

Quand le tunnel du Mur occidental a été ouvert au public, les visiteurs entraient et sortaient par la même issue, située aux abords de la place du Mur. En 1993, les travaux visant à prolonger le tunnel jusqu‘à la Via Dolorosa, dans le quartier musulman, ont été achevés et trois ans plus tard, en 1996, une sortie y a été installée. Cette année a également vu Benyamin Netanyahu arriver au pouvoir, moins d’un an après l’assassinat de Yitzhak Rabin, dans un contexte de vives tensions entre le gouvernement israélien et l’Autorité palestinienne au sujet du contrôle politique de Jérusalem. La création d’une issue à la Via Dolorosa, décidée par le maire de Jérusalem de l’époque Ehud Olmert, ainsi que l’ouverture du tunnel ont mené à de violents affrontements entre les Israéliens et les Palestiniens dans toute la Cisjordanie, au cours desquels des centaines de personnes ont été tuées. A la fin des combats, la Fondation du Patrimoine du Mur Occidental a commencé malgré tout à exploiter la sortie de la Via Dolorosa, au nord du Mur, pour attirer davantage de visiteurs.

Dès 2004, l’Autorité israélienne des antiquités est devenue un partenaire de taille des projets de constructions des tunnels, en étant à l’initiative de centaines de mètres carrés de galeries sous le quartier musulman, créant une quasi-ville souterraine composée de dédales. Israël ne compte pas ralentir l’avancement du projet et ce même si tout le monde se demande comment des recherches effectuées avec si peu de professionnalisme ont pu constituer un projet d’ampleur nationale.

Le creusement des tunnels n’est pas un projet archéologique, mais un projet politique dont le but est de créer un sentiment d’attachement à ces lieux et d’offrir une vision tronquée de l’histoire de la ville. Les touristes internationaux visitent les tunnels et écoutent avec enthousiasme des récits vieux de deux milles ans. Ainsi, le passé prend le dessus sur le présent, l’efface, emportant aussi le lien des Palestiniens avec Jérusalem et au fil des années, des pans entiers de l’histoire de la Ville Sainte ont été occultés et supprimés.

En fait, la raison est politique, et concerne le conflit israélo-palestinien, qui repose fondamentalement sur la question de la légitimité de chacun à revendiquer le territoire.Israël et le peuple juif sont unis par la conviction qu’ils ont un droit historique sur ces terres et voient Jérusalem comme le coeur de l’identité et de l’essence juive – capitale du royaume de Juda selon la Bible et terre du Premier et Second Temple que les juifs réclament depuis des milliers d’années. En ce sens, Israël ne peut être assimilé au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas qui ont respectivement conquis l’Inde et l’Indonésie à des fins commerciales. Selon nous, cet aspect doit être gardé à l’esprit pour comprendre l’étendue de la lutte pour Jérusalem. Cette lutte ne relève pas d’une revendication territoriale sur un espace dont la superficie ne dépasse pas les 2 kilomètrescarrés, elle relève de l’identité et de l’héritage.Les fouilles archéologiques menées par Israël à Silwan et sous le quartier musulman sont un facteur clé dans la construction d’un sentiment partagé au sein de la population israélienne : que le bassin historique de Jérusalem ne peut faire l’objet de compromis. N’importe qui visitant la Vieille Ville de Jérusalem ou le village de Silwan rencontrera les résidents palestiniens et leur culture, une architecture propre, une langue, une gastronomie qui montrent des centaines d’années de présence palestinienne, arabe et musulmane dans la ville.  Un visiteur israélien pourra se demander : « où et comment peut-on sentir le lien historique des juifs avec Jérusalem ? ». D’un point de vue religieux, il y a le Mur des Lamentations. Toutefois, le mont des Temples n’a pas conservé ses caractéristiques juives, mais ses édifices musulmans centenaires.

La seule connexion religieuse avec le Mur ne constitue pas un motif suffisant pour revendiquer cette zone. C’est ici que l’archéologie intervient, l’archéologie israélienne en général et la construction des tunnels en particulier, pour creuser sous la « surface » palestinienne de Jérusalem.

Ceux qui visitent les tunnels entrent dans un voyage temporel qui efface des centaines d’années d’histoire et établi un récit historique à propos d’une ville et d’un temple juifs.

Le creusement des tunnels n’est pas un projet archéologique, mais un projet politique dont le but est de créer un sentiment d’attachement à ces lieux et d’offrir une vision tronquée de l’histoire de la ville. Les touristes internationaux visitent les tunnels et écoutent avec enthousiasme des récits vieux de deux milles ans. Ainsi, le passé prend le dessus sur le présent, l’efface, emportant aussi le lien des Palestiniens avec Jérusalem et au fil des années, des pans entiers de l’histoire de la Ville Sainte ont été occultés et supprimés.


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