La médecine en état de siège à Gaza

Nous avons pu nous rendre dans la bande de Gaza en novembre 2008 et en décembre 2007. Contrairement à de nombreuses délégations, nous avons obtenu un laissez-passer des autorités israéliennes (FDI). Il aura fallu deux mois de pourparlers préalables, obstinés et ubuesques. Le passage au check point d’Erez relève de la science fiction sécuritaire. La technologie paranoïde de cette mégastructure est difficile à imaginer. Elle est déshumanisante et inacceptable pour le citoyen européen normal – a fortiori pour les malades palestiniens qui attendent le passage pendant de nombreuses heures.

L’entrée dans ce territoire palestinien est un choc. On y accède par un no man’s land où règnent ruines et désolation, séquelles du désengagement israélien de 2005. On parvient ensuite aux faubourgs de la ville, limite nord de cette prison à ciel ouvert de 30 km de long sur 10 de large où sont enfermées depuis 2 ans 1.500.000 personnes, surveillées par les caméras des ballons captifs-miradors qui cernent le territoire. Nous y sommes accueillis par nos collègues du Palestinian Medical Relief Society (PMRS).

Pendant 8 jours (dont 3 en 2007), nous avons pu circuler dans les différentes structures sanitaires du nord au sud de la Bande de Gaza et nous rendre compte de la réalité médicale. Elle est consternante. On réalise qu’il y a peu, les structures officielles, complétées par celles des ONG nationales et internationales, tissaient un réseau moderne performant de médecine du secteur secondaire. Celui-ci est désormais sinistré. Les hôpitaux du ministère de la santé sont à bout de souffle : hygiène déficiente par manque de ressources humaines, services techniques paralysés par manque de maintenance et carence en matériel ‘disposable’, pharmacies gravement démunies (100 à 150 médicaments indispensables introuvables en décembre 2008). Les extensions et rénovations sont à l’abandon faute de matériaux de construction. La nouvelle aile de l’hôpital des enfants est à l’arrêt ; il est impossible d’équiper la salle de cathétérisme cardiaque (don de la Coopération technique belge) pour des raisons inhérentes au blocus. Les incessantes coupures de courant imposent des dysfonctionnements récurrents.

Les soins primaires sont relativement épargnés grâce aux efforts d’ONG, comme celle du PMRS. Cette dernière assure les soins de base aux plus démunis en mettant à disposition un service de cliniques mobiles et de cliniques fixes stratégiquement réparties. Le staff médical est stable et plutôt compétent, bien au fait de ses propres limitations et des améliorations à apporter, mais impossibles à matérialiser en cet état de siège. Nous avons assisté à plusieurs consultations. L’état de santé physique des enfants est encore acceptable. Nous n’avons pas observé de cas flagrant de malnutrition et les affections rencontrées sont du domaine de la médecine courante. La couverture vaccinale reste optimale et il existe un programme efficace de prise en charge du handicap chez l’enfant. Les adultes par contre développent les affections qui sont – en vrac – la rançon du stress, du chômage, de l’inactivité physique, du tabagisme, d’une médiocre hygiène alimentaire et de la dégradation de l’image de soi : diabète, affections cardio-vasculaires, hypertension et dépression. Le PMRS vient de créer un centre pour la prévention des maladies chroniques, dont l’une des principales activités est l’éducation alimentaire et l’éveil aux principaux facteurs de risques. Fait remarquable, ce centre fonctionne de façon prospective, avec un souci d’évaluation scientifique des résultats obtenus. Cette volonté créatrice dans un climat qui pousserait au désespoir doit être applaudie. L’équipement technique du centre est malheureusement limité en raison du blocus.

La médecine du secteur tertiaire est peu développée à Gaza et les patients qui en relèvent sont confiés aux hôpitaux de Cisjordanie ou des pays limitrophes. Le blocus met en péril cette procédure. Israël n’autorise les transferts sanitaires qu’au compte-gouttes, après d’interminables démarches administratives qui laissent aux pathologies le temps de s’aggraver. Cynisme supplémentaire, il arrive aux FDI de conditionner le passage à la signature par le malade d’un ‘contrat’ d’informateur, ce que corrobore l’ONG israélienne ‘Physicians for Human Rights’. Cette dernière a connaissance de 32 décès de patients imputables aux lenteurs des transferts pour l’année écoulée. Ce chiffre est probablement sous estimé : les affections néonatales graves, par exemple, provoquent le décès dans les 24 heures faute de soins appropriés ; ces cas ne peuvent être répertoriées car les pédiatres n’ont pas le temps matériel d’introduire une requête. De source palestinienne, le nombre de décès inhérents aux lenteurs du transfert seraient en fait à ce jour de 170.

La situation médicale est le reflet fidèle de l’épreuve infligée. La déréliction du tissu urbain et des services publics s’aggrave dans les quartiers populaires et dans les camps de réfugiés. Les immondices jonchent les rues, les égouts fonctionnent mal, provoquant inondations et destructions lors des violentes pluies d’orage. Les eaux usées continuent d’être versées directement à la mer. Les digues des bassins de décantation sont fragiles et il arrive qu’elles se rompent, inondant les rues avoisinantes. La pauvreté des quartiers populaires (taux de chômage entre 60 et 80 %) saute aux yeux. Les enfants y mendient effrontément et les habitations se dégradent. Depuis quelques mois, le blocus alimentaire est allégé grâce au creusement de dizaines de tunnels entre Rafah et L’Egypte. Nous avons pu les voir. Ces tunnels dangereux (60 décès depuis leur ouverture), que nous avons pu voir, sont creusés par un ‘sous-prolétariat’ visiblement exploité. Leurs propriétaires, ainsi que les milices du Hamas, prélèvent d’importantes ‘taxes’ sur les denrées en transit et il se crée ainsi un climat d’exploitation mafieuse dont les plus pauvres font les frais. Ces tunnels arrangent Israël qui peut renforcer son blocus officiel sans trop craindre de désastre humanitaire.

La situation politique interne, enfin, est un facteur d’aggravation. Le Hamas, vainqueur diabolisé des élections de 2006 s’est vu privé du contrôle de « l’Etat » suite aux manipulations, orchestrées par Israël, des officiels du Fatah à Ramallah. Les troubles qui s’en suivirent dans la bande de Gaza ont permis au Hamas de reprendre le contrôle. Le gain sécuritaire est évident : la ville est calme, nous nous y sommes promenés en toute sécurité et sans surveillance militaire visible. Il faut tenir compte également du respect mutuel du cessez le feu: plus d’incursion israélienne, plus de tir de fusée Qassam. On devine aussi au gré des conversations l’imposition d’un certain ‘ordre moral’, bien que nous n’ayons pas été témoins de coercitions. Les officiels du Hamas évitent de critiquer trop ouvertement le Fatah. Ils font cependant part de leurs difficultés dans une administration ‘noyautée’ par les fonctionnaires du Fatah, à qui Ramallah impose une grève ‘au finish’, sous peine de licenciement… Les rouages de l’administration se paralysent, le Hamas n’ayant pas de suppléance compétente. Les conséquences sont graves dans l’enseignement et dans les hôpitaux officiels. Ces derniers sont privés d’une partie du cadre médical et paramédical, sans que le Hamas puisse y remédier. Et ce sont les malades qui en paient les conséquences. Les responsables de l’université d’Etat Al Azhar sont découragés par ce qu’ils appellent l’incurie et le climat d’inquisition générés par le Hamas. En aussi peu de jours, il ne nous a pas été possible de saisir toutes les nuances de ce conflit interne qui ne fait qu’aggraver la souffrance des citoyens gazaouis. Mustapha Al Barghouti (fondateur du PMRS et du parti ‘Palestinian National Initiative’), arrivé par bateau pendant notre séjour, estime que le moment est venu de proposer des élections anticipées qui pourraient donner la majorité à une force politique alternative se distanciant des ‘fantômes du passé’ et capable de négocier valablement avec Israël.

Lorsqu’on vit quelques jours à Gaza, on est rapidement convaincu de l’ampleur de la crise humanitaire imposée à ses citoyens. Il est donc de notre devoir de stigmatiser l’attitude inique d’Israël qui non seulement impose un blocus inhumain mais aussi manipule en coulisse les factions politiques palestiniennes pour créer la confusion (‘divide ut impera’…) et tenter de justifier aux yeux du monde occidental une attitude en contradiction avec le droit international.

 

gaza-clinique près de khan younis
gaza-clinique près de khan younis

Dr Pierre Viart

Groupe Palestine-Santé*

Décembre 2008

* Le Groupe Palestine-Santé est une association de fait de travailleurs de la santé. Le bureau est constitué de Alaluf Valérie (médecine générale), Dekkers Daniel (ingénieur et organisateur), Mikolajczak Olivette (psychiatre), Roland Michel (médecine générale), Taca Laurence (communication), Thys Jean-Pierre (Médecine interne), Vamos Esther (génétique) Versporten Colette (santé mentale), Viart Pierre (cardiopédiatrie) et Wuidar Marie-Jeanne (médecine générale).

“Bulletin Palestine n°39”