Israël. Le tournant à droite s’accélère

Bulletin 51, mars 2012

Une certaine image d’Israël refuse de mourir: celle d’un Etat géré par une social-démocratie, politiquement modérée et socialement antilibérale. Certes, la droite est au pouvoir, mais ce ne serait qu’une malheureuse parenthèse qui bientôt se refermerait. Cette image est partagée par les anciennes élites travaillistes qui considèrent la victoire de la droite en 1977 comme un accident de parcours et leur (improbable) retour au pouvoir comme une nécessité historique. Or, même d’un point de vue purement mathématique, cette image est fausse : alors qu’Israël existe depuis 64 ans, la droite tient les rênes du pouvoir depuis 35 ans (avec un court intermède de 3 ans) et tout indique qu’elle y restera pour de nombreuses années encore.

En fait, les travaillistes ont dominé tout le processus de constitution de l’Etat juif ainsi que sa stabilisation, jusqu’en 1967. La victoire militaire écrasante de l’Etat d’Israël en 1967 et l’occupation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, de la péninsule du Sinaï et du plateau du Golan marquent le début de la fin de cette hégémonie travailliste, d’un point de vue à la fois politique et idéologique.

Il s’agit d’un quadruple tournant : politique, idéologique, économique et sociétal.

Politique : la guerre de 1967 fait d’Israël une puissance militaire régionale ; David est devenu Goliath et se conduit ouvertement comme un « Etat sûr de soi et dominateur » (Charles de Gaulle).

Idéologique: avec la conquête de la Cisjordanie, l’idéologie modérée des travaillistes laisse petit à petit, et y compris dans ses propres rangs, la place à un discours ultranationaliste imprégné de messianisme guerrier.

Economique : grâce à l’occupation et à un afflux de capital étranger, le capitalisme israélien se développe avec un taux de croissance sans précédent et Israël devient progressivement une puissance industrielle qui exporte à travers le monde marchandises mais aussi capitaux ; une nouvelle bourgeoisie privée est mise en selle par les travaillistes, dont le poids ne va cesser de grandir au détriment du capital national. En trente ans, Israël est devenu un modèle de capitalisme néolibéral dont les performances et le désastre social qui les a rendus possibles auraient fait pâlir d’envie Margaret Thatcher elle-même. La privatisation et la dérégulation néolibérales vont entrainer le démantèlement de la Confédération/Histadrouth – véritable Etat dans l’Etat – et la fin de l’hégémonie travailliste dans l’économie israélienne.

Sociétal : les couches sociales dominées et marginalisées, les Juifs arabes (Sépharades) et les religieux, s’organisent, s’unifient et font tomber les travaillistes qui les avaient toujours maintenus dans un état de soumission sociale, culturelle et idéologique. Faisant bloc avec la droite nationaliste, ils mettent fin, en 1977, à 70 ans d’hégémonie travailliste. Le basculement du pouvoir politique n’eut pas été possible sans le renversement d’alliance des partis religieux, qui avaient été les alliés historiques du mouvement travailliste, et leur choix de s’allier, sous la pression de leur base populaire, à la droite dont cette dernière partage de plus en plus les valeurs.

C’est ainsi que depuis 1977, la droite est majoritaire au parlement et dirige, presque sans interruption depuis, le gouvernement israélien. Pourtant, ce sont encore les anciennes classes hégémoniques qui détiennent les véritables centres de pouvoir : la haute administration, le système judiciaire et surtout la finance et une grande partie du capital industriel.

Si la première révolution Netanyahou (1996-1999) se caractérise par la dérégulation, le démantèlement de l’Etat social et la mise en place d’un capitalisme néolibéral, l’objectif du second gouvernement Netanyahou (à partir de 2009) est de parachever la contre-réforme conservatrice ainsi que conquérir les centres de pouvoir qui échappent encore à la droite.

Des dizaines de nouvelles lois anti-démocratiques, voire pour certaines ouvertement racistes, ont été votées, entre autres une loi qui interdit la célébration de la Nakba ou encore une autre qui exige l’allégeance à Israël comme Etat juif et démocratique pour obtenir la réunification familiale à Jérusalem-Est ou cet amendement à la loi sur la citoyenneté qui interdit la réunification familiale à des conjoints résidant dans les territoires occupés ; des décrets qui visent à limiter la liberté d’expression des députés arabes; des attaques contre la Cour Suprême, considérée comme trop libérale, donc « pas assez juive ».

Toutes ces mesures, qui se trouvaient il n’y a pas si longtemps uniquement dans le programme de l’extrême droite fascisante, sont aujourd’hui des éléments constitutifs du régime israélien, qui se débarrasse à une vitesse éclair de ses oripeaux libéraux.

Cette contre-réforme s’accompagne d’une politique de changement du personnel politique, à tous les niveaux : de plus en plus de juges religieux, de plus en plus d’officiers supérieurs d’extrême droite et de plus en plus de colons dans l’appareil d’Etat, en particulier dans l’administration de l’occupation coloniale. Le renforcement de tels éléments dans les différents rouages de l’Etat est à la fois le résultat du tournant à droite de la société israélienne – confirmé aux dernières élections par la victoire écrasante de l’extrême droite et l’écroulement du centre gauche – et la cause d’une détérioration rapide de ce qui permettait encore à l’Etat hébreu de s’afficher, à tort, comme un Etat démocratique.

Les rabbins ne sont pas en reste dans cette évolution à droite, qui décrètent de plus en plus souvent des « fatwas » racistes, comme le Grand Rabbin de Safed qui a interdit à ses coreligionnaires de louer des appartements à des étudiants arabes. Certes, Israël n’est pas une théocratie et c’est le parlement qui décrète les lois ; mais nul ne peut sous-estimer le poids accru des autorités religieuses, par le biais des partis religieux et la collaboration des partis de droite, sur l’identité et le système politique de l’Etat d’Israël.

En ce sens, quand Beny Katsover, le porte-parole des colons d’extrême droite, propose de changer l’autodéfinition d’Israël d’ « Etat juif et démocratique » en « Etat juif »… sans démocratie, il exprime fidèlement l’air du temps et celui-ci sent très mauvais.

Michael Warschawski

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