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Catégorisé | Infos

Une semaine dans la bande de Gaza : instantanés

Bulletin 54,  novembre 2012

Quatre ans sans revoir Gaza. Retour impossible par Israël qui refuse l’entrée de ceux qui ne font pas partie d’institutions internationales ou d’ONG humanitaires ayant pignon sur rue. Retour refusé aussi par l’Egypte de Moubarak. Octobre 2012, enfin j’y suis.

 

Arrivée

 

Après l’organisation désordonnée du côté égyptien, le poste frontière palestinien est un paradis : tout y est beau, propre et ordonné. Celui qui m’a invitée officiellement et a fait la coordination avec le  ministère de l’Intérieur palestinien peut me rejoindre dans l’espace d’arrivée. Un fonctionnaire de la sécurité m’invite à m’asseoir et me prie avec politesse de remplir un formulaire. Je n’en reviens pas : je ne m’attendais pas à ce professionnalisme du côté palestinien. Pas par préjugé. Par expérience de la période où j’ai vécu à Gaza.

 

A première vue

 

Le frère d’un ami est venu nous chercher, une amie norvégienne et moi. Tout au long du trajet, je tends le cou pour scruter le paysage, repérer ce que je connais, apercevoir ce qui aurait changé et demander des nouvelles du paysage. Au début, j’ai l’impression que rien n’est différent. Sur le chemin, pas de traces de l’attaque meurtrière de 2008-2009.

Tout au long, les enseignes de restaurants et cafés rythment la route. La plupart sont nouvelles ou rénovées. Très chic.

Je cherche des yeux les carrioles tirées par des ânes ou des chevaux : c’est comme si elles étaient devenues une rareté. Par contre, les rues sont parcourues de superbes voitures et – nouveauté- de motos et de « tchouktchouk », des motos transformées en mini-camionnettes. Les amis m’expliquent que tout cela vient par les tunnels et que, malheureusement, faute d’habitude, les accidents mortels avec ces engins sont quotidiens.

Arrivée à Gaza City, j’ouvre de grands yeux : la route de la mer est maintenant une route à quatre bandes avec une petite berme centrale en fer forgé. J’entends le mot « corniiich » et je remarque alors qu’on a construit une digue sur laquelle des gens se promènent tranquillement. Les magasins-cahutes où l’on achetait bonbons, boissons et cigarettes ont été rasés: il n’y a pas à dire, cela fait propre.

Je remarque aussi que certains de mes petits « soupermarkett », sorte d’épiceries fourre-tout, ont disparu ou ont changé de look,se transformant en magasins à la présentation recherchée, voire luxueuse. Le gouvernement du Hamas veille, semble-t-il, à embellir l’espace public.

 

Retour aux réalités quotidiennes

 

Arrivée chez moi, mon ami le plus cher m’annonce que, contrairement à ce qu’il faisait avant, il ne restera pas chez moi à bavarder et fumer autour d’un café : les voisins risqueraient de voir cela d’un mauvais œil et la police pourrait s’en mêler. Ainsi, son jeune frère qui revenait chez lui un soir avec sa femme s’est vu demander ses papiers de mariage : moralité oblige.

Je m’en accommode puisqu’il n’y a pas le choix. Et voilà qu’il me dit que j’ai de l’eau mais que je dois l’utiliser avec parcimonie car elle ne reviendra que dans six jours. Je devrai guetter le bruit dans les tuyaux et me précipiter alors pour actionner le moteur qui acheminera l’eau dans le réservoir. Et si je n’étais pas là ?

Quant à l’électricité, je n’en aurai que de 22h30 à environ 9 heures du matin : j’ai de la chance : à certains endroits, la période de fourniture d’électricité est plus réduite. Le frigo est muet, la radio se tait et mon téléphone attendra pour être rechargé. Comme mon ordinateur d’ailleurs. Je me mets à penser aux tâches ménagères que l’on doit donc effectuer la nuit…  Heureusement, cet ami m’a procuré une lampe qui se charge quand il y a du courant et s’allume toute seule quand il se coupe. Ingénieux. Bien sûr, cela ne fera fonctionner ni la machine à laver, ni le fer à repasser ni le surgélateur ni la télévision si j’en avais. Avant, il arrivait qu’Israël coupe le courant mais maintenant les coupures sont la normalité. Beaucoup d’établissements et de maisons ont un générateur mais, vu la pénurie et le prix du carburant, on en économise l’usage.

Je pense que je vais m’habituer comme tout le monde. Sauf que, quand je veux aller sur internet, j’ai oublié. Et le garçon du café où je me fume ma chicha rit en me voyant  tempêter contre mon ordinateur qui refuse d’ouvrir google chrome.

En examinant la note, je me rends compte que les prix ont augmenté. Mais le plus curieux, c’est de voir des filles seules ou en groupe, voilées ou en cheveux, bavarder ou étudier en fumant une chicha, sans complexe. Ce n’était pas si courant de mon temps… Un couple religieux – homme barbu et femme avec niqab – passe : ils se tiennent par la main. Ca non plus, ce n’était pas habituel…

Je suis perturbée par ces contrastes.

 

Regard intérieur

 

Je rencontre mes amis, mes ex-collègues et mes ancien(ne)s étudiant(e)s, presque tou(te)s marié(e)s avec des enfants. Je vais à l’université où j’ai enseigné dix ans. La nouvelle de ma venue se répand comme une traînée de poudre. En une semaine, je n’aurai pas le temps de voir tout le monde. Un accueil incroyable : j’ai l’impression d’être retournée à hier.  Mais au fil des conversations, je perçois une partie d’une réalité désenchantée. Il y a ceux qui parlent des difficultés quotidiennes et ceux qui étouffent parce qu’il n’y a nulle part où aller. Ceux aussi qui critiquent le Hamas : en quelques années, ils sont devenus comme ceux du Fatah et même pires parce qu’ils répriment plus durement. Certains ont la haine. Il est vrai que mes étudiant(e)s étaient presque tou(te)s du Fatah. Il y a encore ceux qui déplorent amèrement la désunion et l’oubli total de la cause palestinienne. Et ceux qui se retirent sous leur tente pour ne penser qu’à leur famille. Tout le monde veut connaître mon avis sur l’avenir. Tout le monde me dit que j’apporte une bouffée d’oxygène et que ma présence redonne courage.

Petit à petit, je comprends ce que me disait un ami de Khan Younis : l’attaque contre Gaza, le blocus et ses conséquences ont tué quelque chose à l’intérieur des gens. Je le ressens très fort le jour où je donne cours. Les étudiants ont visionné un reportage sur l’usage du tramadol, un puissant analgésique dérivé de l’opium, la drogue du pauvre. Un tiers des jeunes en prendrait. Tous les étudiants ont évoqué comme causes le blocus, le chômage, la pauvreté, l’enfermement et la situation politique mais aucun n’a parlé de l’attaque meurtrière de 2008-2009. Ce traumatisme terrible est enfoui dans leur inconscient, ce qui le rend d’autant plus dangereux psychologiquement. Ils disent que le Hamas fait la chasse au tramadol mais qu’il vient sans problème par les tunnels contrôlés par le même Hamas… La drogue a toujours existé à Gaza mais la situation actuelle rend la vie insupportable et beaucoup ont trouvé dans le tramadol un moyen d’échapper à une vie sans vie.

 

La vie malgré tout

 

Malgré tout, les sourires et les rires sont de la partie. Et le combat aussi. Nida’ est toujours aussi passionnée et active à défendre la Palestine et son développement ; Sharif continue à peindre, photographier et aussi à enseigner son art aux jeunes ; Amjad ne désespère pas et se bat avec d’autres pour l’unité, pour une réforme du système politique et contre l’approche humanitaire du blocus de Gaza ; Ashraf enseigne avec le même sourire et la même envie de faire réussir ses élèves ; Jamal se démène sans compter pour trouver des projets qui redonnent vie aux enfants et aux jeunes ; Ihab donne ses cours et s’occupe personnellement des difficultés de ses étudiants ; ce petit entrepreneur rencontré sur la plage a rebâti avec courage ses bassins de pisciculture détruits par l’armée israélienne, etc. Ceux-là ont un courage immense mais ils sont privilégiés.

Comment font les autres ? Une semaine à Gaza ne m’a pas permis de le savoir. Ce que je sais, c’est qu’il nous faut lutter sans repos pour la levée du blocus et la fin de l’occupation. Les Palestiniens ne sont pas un cas humanitaire, ils sont victimes d’une destruction délibérée. Le combat est et reste politique.

 

Marianne Blume

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