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Catégorisé | Analyses

Nouveaux paradigmes pour Israël et la Palestine

Conversation avec Noura Erakat et Leila Farsakh

Bulletin 59, mars 2014

Leila Farsakh et Noura Erakat étaient toutes deux à Bruxelles en novembre pour intervenir dans une conférence organisée au Parlement européen sur le thème « Nouveaux paradigmes pour Israël et la Palestine ». L’émission Le Mur a des Oreilles (LMaDO) les a interviewées à cette occasion le 7 novembre 2013.

 

Le Mur a Des Oreilles : Vous avez toutes les deux participé à une conférence à Bruxelles intitulée «Nouveaux paradigmes pour Israël et la Palestine». Pourriez-vous nous en dire quelques mots?

 

Leila Farsakh : La conférence était organisée conjointement par les socialistes et démocrates du Parlement européen et le forum Bruno Kreisky, basé à Vienne. Son but était d’essayer de faire une évaluation d’Oslo, 20 ans après la signature des accords. L’idée n’était pas de simplement dire ce qui était bon ou mauvais dans Oslo mais d’élaborer de nouveaux paradigmes pour la région. À mon avis, c’était intéressant parce que c’était organisé par des parlementaires pour des parlementaires. C’était une occasion d’être en contact avec des décideurs européens. J’ai été impressionnée de voir que plus de 150 personnes y ont assisté et que plus de 700 personnes ont suivi la conférence sur le Web.

 

Noura Erakat : Deux choses m’ont frappée au cours de la conférence. D’une part, les diplomates qui se sont exprimés parlaient de deux États pour deux peuples, du fait que c’était la seule solution, tout en reconnaissant que la réalité sur le terrain avait changé et que nous pourrions bientôt être confrontés à la perspective d’un seul État de facto. Pendant le dîner auquel nous avons assisté hier soir, à l’exception des représentants du Congrès et des décideurs politiques américains présents, prévalait la conscience d’une situation sur le terrain avec des composantes telles que la race, la ségrégation, la séparation, l’oppression, que ce n’est pas seulement un conflit politique mais qu’il comporte aussi de nombreuses dimensions quant aux droits de l’Homme.

 

LMaDO : Mais n’est-ce pas là que se situe le plus gros problème précisément? Tous savent ce qui se passe sur le terrain mais, concrètement, ils ressassent toujours les mêmes antiennes et mythes et s’alignent en fait sur les États-Unis. L’Europe devrait-elle se démarquer ou les Européens pourraient-ils se démarquer ?

 

Leila : Nous devons mettre les choses en perspective. La solution à deux États est, d’un point de vue juridique et politique, la seule solution envisageable sur le terrain.  Pourquoi ? Parce que les résolutions de l’ONU sur le conflit depuis 1947 ont été fondées sur le concept de la partition du territoire.  Le mouvement national palestinien avait rejeté celui-ci et dans les années 1970, quand le Fatah et le Front Populaire ont pris le contrôle de l’OLP, la plate-forme politique de 1971 affirmait que la seule solution était celle d’un seul État, un État démocratique en Palestine, incluant juifs, musulmans et chrétiens. Cette proposition n’était acceptable ni pour Israël, ni pour la communauté internationale qui ne pouvait y adhérer parce que le XXe siècle a été un siècle de nationalismes. La seule solution à tout problème politique, c’était soit qu’il s’agissait d’un problème humanitaire, comme celui des réfugiés qui nécessitait alors une solution humanitaire, soit d’un problème politique et c’était alors une question d’autodétermination. Lorsque l’on parlait d’autodétermination au XXe siècle, on entendait État. Donc, dans le contexte historique, des Palestiniens venant déclarer «Nous voulons un État palestinien », c’était là une étape politique très importante. C’était là assurément une étape qui a beaucoup coûté pour y parvenir. L’Histoire se souviendra d’Arafat comme du leader palestinien qui a préparé le peuple palestinien à l’idée que le mieux qu’ils pouvaient obtenir, c’était un État palestinien sur la Cisjordanie et la bande de Gaza. L’Europe a joué un rôle très important, en fournissant à l’OLP les moyens de se faire entendre et aussi en poussant Israël à accepter de commencer à traiter avec les Palestiniens. De ce fait, 1993 a été un succès jusqu’à un certain point car cela a permis la première reconnaissance officielle israélienne de l’existence des Palestiniens en tant que peuple et de leur droit à l’autodétermination. Maintenant, nous savons qu’Oslo a mal tourné. Mais ce qui s’est passé en 1993, c’est que nous discutions dans le cadre d’une solution basée sur deux États auquelIsraël et l’OLP avaient adhéré. La tragédie, vingt ans après Oslo, c’est qu’au lieu de nous avoir donné la possibilité de créer effectivement sur le terrain une solution à deux États, nous avons fini par avoir la réalité d’un seul État et le pire, qui ressemble à l’apartheid. Le problème est que tous les mécanismes juridiques et politiques que nous avons vont tous vers une solution à deux États, ainsi de l’Union européenne déclarant que la seule solution au conflit est un État palestinien, de la feuille de route affirmant la même chose ou de la reconnaissance d’un État palestinien à l’ONU par 134 États (où la Palestine a obtenu le statut de non-membre). Tout cela montre que nous avons tous les mécanismes juridiques pour mettre en œuvre la solution à deux États, mais pas la volonté politique israélienne de le réaliser.

 

J’ai entendu deux aveux importants aujourd’hui à l’Union européenne. Le premier est que c’est la dernière chance de faire aboutir une solution à deux États. Quand des diplomates en arrivent à dire que nous ne disposons que de six mois pour régler cette question et qu’autrement, nous devrons réfléchir à une nouvelle formule, c’est une étape majeure car cela signifie que nous devrons imaginer de nouvelles résolutions juridiques et de nouvelles stratégies pour définir les éléments d’une solution à un seul État. Donc, pour moi, c’est un très grand progrès. Deuxièmement, j’ai pensé qu’il a été très important pour eux de dire sans ambages qu’ils n’ont plus d’argent pour continuer à subventionner l’occupation et soutenir l’Autorité Palestinienne (AP). Cela crée une ouverture officielle pour réellement changer le débat sur le conflit et pour formuler l’option d’une solution à un seul État de manière plus concrète, plutôt que seulement en termes de morale ou de slogans.

 

Noura : Le problème est le fait que la direction palestinienne est elle-même le reflet du processus d’Oslo qui était censé être un accord provisoire L’AP a été conçue comme un organe administratif provisoire qui a depuis supplanté l’OLP et tout type de mécanisme de représentation. Avant cela, les Palestiniens ne pouvaient pas exercer leur volonté d’autodétermination, mais au moins ils pouvaient exercer leur volonté populaire. Maintenant nous avons perdu les deux. Les Palestiniens faisant partie de la représentation officielle ne peuvent rien demander de plus à ce stade parce qu’ils n’existent que grâce à un financement extérieur. Leur survie dépend de ce financement qui est subordonné au respect des termes du processus de paix fixés par les États-Unis et Israël et qui sont en partie réaffirmés par d’autres États du Proche-Orient qui sont partie prenante de la politique étrangère américaine dans la région. Cette convergence de facteurs fait que nous ne pouvons pas d’initiative déclarer que la solution à un seul État est la meilleure et que nous devons y travailler, alors que la direction palestinienne est dans une position intenable, toujours coincée dans ce processus de paix et qu’il n’y a pas d’alternative pour les Palestiniens pour développer et articuler une vision politique et dire que c’est une autre approche que nous allons imposer si nous n’avons pas d’organe représentatif. La seule chose que nous ayons faite en ce sens l’a été par un organisme palestinien situé hors de ces canaux traditionnels et a consisté en une demande d’approche fondée sur les droits, à l’occasion l’appel BDS de 2005, pour le droit au retour, pour l’égalité et pour la fin de l’occupation. Le fait que ce paradigme fondé sur les droits a également fait son chemin dans ce discours est très révélateur et est le signe de notre succès.

 

LMaDO : Alors, comment commencer à reformuler la question autour de la solution à un seul État ?  Comment démarrer le processus pédagogique ?  Ne devrait-on pas commencer par expliquer au grand public qui sont les Palestiniens ?  Jusqu’à présent, l’opinion publique majoritaire pense que les Palestiniens sont un peuple vivant en Cisjordanie et à Gaza. Ayant compris que la plupart d’entre eux vivent en dehors de ces limites (diaspora, réfugiés,…), le plaidoyer pour un seul État deviendra beaucoup plus simple.

 

Noura : Votre question implique une question plus large : qui s’exprime au nom des Palestiniens en l’absence d’un quelconque organe de gouvernement ? Ce n’est pas la première fois que cette question surgit.  Elle est apparue de façon manifeste en 2006, lorsque le Hamas a remporté les élections législatives, et en 2007 encore, quand le Fatah a été évacué de la bande de Gaza par un coup d’Etat préventif. La question alors était aussi : « Comment rester solidaires des Palestiniens quand personne ne représente vraiment entièrement leur peuple ? »  En fait, c’est un faux-fuyant, surtout pour les groupes de solidarité qui devraient davantage se préoccuper de la façon dont leurs propres gouvernements sont parties prenantes et complices des violations persistantes des droits ainsi que de la négation de l’autodétermination du peuple palestinien, indépendamment de ce à quoi leurs programmes formels ressemblent. C’est donc une question à deux volets. Pour les groupes de solidarité, ces débats ont lieu et vont continuer à se tenir. Cependant, ils ne doivent pas perdre de vue que, pendant qu’ils en débattent, leurs gouvernements restent complices de ces violations. Ainsi, même si vous ne disposez pas d’un programme politique quant à un ou deux États, ou n’importe quoi qui vous agrée, vous ne pouvez que convenir que l’UE, qui est sans conteste le plus grand marché pour les produits israéliens, devrait avoir pour politique de cesser d’être ce marché et de servir Israël. Nous devrions en convenir, parce que les 27 membres de l’UE sont aussi hautes parties contractantes à la 4e Convention de Genève, qu’ils doivent respecter l’avis consultatif de la CIJ de 2004 et ne participer à aucune activité économique, diplomatique ou politique qui favorise la construction du Mur d’annexion. Donc, pour le mouvement de solidarité, même si l’interrogation est très sincère, je ne pense pas qu’elle doive avoir un impact sur son action politique. Pour les Palestiniens, c’est une question qui se pose différemment, une question à laquelle nous devons répondre par nous-mêmes. Par exemple, Leila et moi disposons de ces pupitres d’où nous pouvons parler grâce aux études que nous produisons, mais chaque personne qui écrit peut-elle parler au nom des Palestiniens ? Il se crée une situation problématique. Nous ne disposons pas des mécanismes qui nous offriraient une plate-forme de vote pour tout type de représentation comme le Conseil national palestinien, le Conseil législatif palestinien et ainsi de suite. Nous sommes ici à un moment critique, mais je ne pense pas que cela doive influencer nos alliés.

 

Leila : Je voudrais revenir à votre question initiale sur un seul État ; certaines choses sont confondues quand on en parle Que ce soit une utopie ou la réalité, un moyen utile d’y répondre est de se demander pourquoi nous parlons d’un seul État et ce que cela signifie. Nous devons faire une distinction claire. Pourquoi un seul Etat et de quoi s’agit-il? Quels en sont les défis ? L’idée d’un seul État est une idée ancienne. Des sionistes israéliens, ceux que nous appelons les sionistes humanistes, l’ont avancée dans les années 1920 et 1930, les Palestiniens l’ont avancée dans les années 1970 ; elle a été mise en avant dans la déclaration palestinienne d’indépendance en 1988 et à Oslo et elle revient maintenant. On y revient parce que la réalité sur le terrain, avec un demi-million de colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, avec la création de bantoustans en Cisjordanie et à Gaza, avec plus de 96 points de contrôle permanents, 465 mobiles, avec le déclin économique par la fragmentation géographique, les routes de contournement, les gens disent sur le terrain : « Nous vivons la réalité d’un seul État ». Nous ne voyons personne du côté israélien qui puisse véritablement évacuer les colons, qui veuille partager Jérusalem, qui veuille donner aux Palestiniens la souveraineté sur le Jourdain, même si Kerry pousse de l’avant, et nous lui souhaitons bonne chance; le côté israélien ne semble pas intéressé par une solution à deux États réellement viable. C’est pourquoi le débat sur un seul État est aujourd’hui plus opportun que jamais parce que la solution à deux États a été tentée et a échoué. Aujourd’hui, nous sommes devenus réalistes. Si vous observez le terrain, il n’y a pas une réalité à deux États et il n’y a pas de gouvernement israélien prêt à évacuer les colons et à donner aux Palestiniens un État. Cependant, dire que la solution à deux États est morte ne signifie pas que la solution à un seul État est derrière le coin. Il y a la réalité d’un seul État, mais pas une solution à un seul État. Pour que cela devienne une solution, il y a de nombreuses questions fondamentales à résoudre. Nous voulons créer un État pour tous ses citoyens. Cela signifie que les Palestiniens et les Israéliens doivent vivre ensemble. Cela signifie que les réfugiés et les colons doivent vivre ensemble. Cela signifie que les gens qui se soucient de l’identité sioniste doivent accepter la résolution 194 de même que les réfugiés palestiniens doivent accepter que certains Israéliens ne voudront jamais parler arabe, se sentiront plus proches de l’Allemagne que de l’Irak, voudront continuer à parler hébreu et croire en une culture israélienne. Comment allons-nous créer un État qui inclue ces deux peuples à la fois? C’est une question difficile et c’est une question que personne n’a commencé à envisager. Quand les gens parlent d’un seul État, ils disent que c’est la seule solution morale et j’en conviens. Mais pour que cette solution morale puisse devenir un projet politique, il y a un ensemble de questions qui doivent être abordées et c’est là la difficulté. Comment vivrons-nous ensemble, sous quelle constitution, que faisons-nous quant à l’identité, doit-elle être binationale, doit-elle être celle d’un État ? Comment traduire- un État de droits en langage pratique ? Les gens en discutent mais rien n’a jusqu’ici été couché sur papier.

 

Noura : Il est tout à fait exact qu’il n’y a pas eu d’approche pratique quant à un seul État. Jusqu’à présent, ça n’a pas été plus qu’un slogan en réponse aux tristes choses offertes jusqu’ici aux Palestiniens. Nous avons besoin d’étoffer notre vision de ce que à quoi un seul État ressemblerait, parce que nous ne sommes pas tous d’accord sur ce que cet État serait. Qui serait là ? Dire que les colons ne partiront jamais, qu’ils resteront pour toujours, personne ne peut l’accepter parce que ce n’est pas plus moral que d’accepter la solution à deux États. Nous devons aborder toutes ces questions, nous y investir au moins autant que nous nous sommes investis dans une solution à deux États pendant deux décennies, avec des milliards de dollars de financement, la diplomatie et le reste. Mais permettez-moi de dire quelque chose de très simple. La solution à deux États n’est pas en soi un problème. Le problème, c’est la solution à deux États qui a été présentée à Oslo, une solution à deux États qui était seulement une solution politique, une solution fondée sur des concessions, sans reconnaissance de l’histoire, sans restauration des droits, sans conformité à des termes de référence. De nombreux tenants d’un seul État auraient soutenu une solution à deux États qui aurait intégré une approche fondée sur les droits. La leçon à tirer est que, quelle que soit la solution qui aboutisse, elle doit compter avec les droits individuels et collectifs de manière à intégrer l’histoire. Et Leila souligne comment il faut prendre en compte avec sérieux la question de l’histoire des Juifs israéliens, qui sont là maintenant depuis quatre générations, comment traiter avec eux, leurs revendications, leur histoire, et aller de l’avant.

 

Leila : Beaucoup de Palestiniens ont répondu en disant qu’ils pouvaient rester. La question la plus cruciale, c’est de savoir comment les amener à accepter le droit au retour, à partager la terre sur un pied d’égalité. Ils ont aujourd’hui des privilèges auxquels ils ne veulent pas renoncer. Comment avoir un programme humaniste ? Une solution à deux États est plus facile. Vous restez là, je peux rester ici, nous créons des frontières. La solution à deux États est la meilleure solution pour Israël sur le long terme. Israël aurait dû la mettre en place et évacuer des colons. Mais Israël ne voit pas les choses de cette façon. Donc, il faut répondre aux questions pratiques, mais certaines questions fondamentales doivent aussi être prises en compte. Comme l’a dit Noura, l’approche fondée sur les droits est la bonne approche. Ce qui a fait échouer la solution à deux États, c’est que nous n’avons pas abordé les données fondamentales du problème. Ce qui a fait échouer Camp David et Taba, c’est qu’il n’y avait pas la volonté d’aborder et de reconnaître le problème des réfugiés. Si Israël avait accepté la résolution194, beaucoup de gens se seraient entendus sur deux États. Idem pour le partage de Jérusalem. La solution à deux États aurait été réalisée. Cela nous dit que nous devons revenir aux données fondamentales du problème. Nous sommes confrontés à un mouvement sioniste au passé colonial. Comment l’émanciper de son héritage colonial ? La seule façon de le faire, c’est par l’acceptation d’un paradigme de droits dans lequel tout le monde a des droits égaux en Palestine.

 

Noura : Il y a aussi ce sentiment, en particulier chez les militants BDS les plus engagés, qu’ils peuvent simplement faire pression sur Israël pour qu’il se conforme à ces normes, mais la vérité est que vous pouviez faire pression sur l’Afrique du Sud pour démanteler l’apartheid et que vous avez maintenant une majorité noire seule au pouvoir. Mais comment allez-vous faire pression sur Israël pour démanteler cette idée, pour bifurquer de la notion de nationalité juive à celle de citoyenneté israélienne, de la question de la terre à celle des droits. Il doit y avoir un processus de restitution et de rapatriement pour les réfugiés dans le pays, ce qui exige un programme politique, qui exige lui-même la coopération. Comment est-ce que la coopération va se passer ? Si nous pensons en effet que BDS est la solution non violente, nous devons aussi commencer à imaginer ce à quoi la coopération devrait idéalement ressembler dans cette situation. Sinon, nous devrons chercher une alternative tous ensemble.

 

LMaDO : Qu’en serait-il si l’Autorité palestinienne acceptait une solution israélienne basée sur le Mur de l’apartheid comme frontière, sans retour des réfugiés?

 

Même si les lois de l’apartheid ont été démantelées en Afrique du Sud, l’apartheid économique existe toujours. En faisant un parallèle entre la Palestine et l’Afrique du Sud, nous devons nous rappeler que les choses sur le terrain sont loin de la perfection. Est-ce ce que vous voulez ? Quel type d’État voulez-vous?

 

Leila : Nous ne pouvons pas confondre une lutte pour les droits avec la mise en œuvre de ces droits L’exemple sud-africain est très important dans la mesure où la lutte contre l’apartheid juridique a été gagnée. Mais la suppression d’une structure juridique discriminatoire ne signifie pas que vous avez une société équitable. Vous avez encore un rapport de force économique fondamentalement inégal. Qu’est-il arrivé en Afrique du Sud après la fin de l’apartheid ? Inévitablement tout le monde était égal devant la loi, mais de fait certains d’entre nous sont plus puissants que d’autres parce que nous sommes encore dans un système capitaliste qui récompense le plus puissant. Le problème de l’Afrique du Sud aujourd’hui n’a rien à voir avec la façon dont l’apartheid a pris fin, mais il a à voir avec le fait que nous sommes dans une relation structurelle d’inégalité économique qui nécessite un agenda social différent. Aujourd’hui en Israël et Palestine, tout le monde n’est pas égal. Les Israéliens ont plus de privilèges que les Palestiniens parce qu’ils auraient été les éternelles victimes. Ce discours ne peut pas tenir la route. Est-ce qu’un seul État peut résoudre la grande inégalité de revenus entre les Israéliens et les Palestiniens ? Le PIB en Israël est dix fois plus élevé qu’en Palestine. Ceci nécessite des approches sociales et politiques différentes. Cela ne doit pas se faire au détriment de l’approche fondée sur les droits. Beaucoup de Palestiniens font valoir que, la raison pour laquelle nous ne devrions jamais demander un seul État, c’est que l’accepter c’est déclarer le capitulation du mouvement national palestinien devant le sionisme. C’est accepter la capitulation de l’autodétermination palestinienne devant le combat de gens qui veulent seulement l’égalité des droits. Je ne suis pas d’accord avec ça parce que pour moi l’autodétermination se définit par d’autres moyens. Elle n’est plus liée à la souveraineté territoriale exclusive. Aujourd’hui, si vous parlez à la jeunesse en Palestine, ils ne se soucient pas de l’État. Ils sont très clairs quant à leur identité. Ils se soucient de l’homme. Ils se fichent de savoir si le voisin d’à côté est israélien ou pas tant qu’ils ont les mêmes droits et le même accès à l’éducation, à la santé et à la liberté de mouvement que lui. C’est différent d’il y a trente ans quand vous vouliez créer un État. Cela a changé. Le discours des droits ne garantit pas un ordre du jour socialiste ou économiquement équitable. C’est comme aux Etats-Unis aujourd’hui. Nous avons un président américain noir. C’est le résultat de cent cinquante ans de lutte. Mais cela signifie-t-il que nous avons résolu les problèmes des inégalités et du racisme en Amérique ? Bien sûr que non. C’est une lutte continue, mais qui devient celle du changement des institutions et de la création de structures juridiques qui émancipent les Afro-Américains au lieu de simplement dire que nous sommes maintenant tous égaux, en principe.

 

Noura : Je veux ajouter quelque chose qui pourrait être plus controversée. Vous avez raison, les droits ne seront pas la garantie d’une société équitable. Cependant, le paradoxe d’une approche fondée sur les droits, c’est que nous garantissons une solution nonrévolutionnaire. Lorsque vous exigez seulement une sorte de réforme de la loi sans la substance qui l’accompagnerait, tout ce que vous obtenez est l’élimination des obstacles, sans la restitution, la réparation et l’égalité qui devraient être accordées dans un contexte plus révolutionnaire. Pour ceux qui réclament l’approche fondée sur les droits, ne nous engageons-nous pas dans une impasse qui nous mènerait au modèle sud-africain ? Considérez que le summum de la réussite des Afro-Américains dans l’histoire récente a été la loi de 1965 sur les droits civiques. Tout ce qu’elle a fait était de permettre l’égalité et d’éliminer les obstacles au droit à l’égalité. Ce que nous observons maintenant est une forte concentration d’Afro-Américains dans les prisons des États-Unis. Il n’y a pas eu de réparation, au contraire. Ces institutions racistes, qui contrôlaient autrefois les Noirs au nom de l’esclavage institutionnel, créent maintenant un racisme institutionnel qui criminalise le comportement des Noirs à un taux disproportionné. Comment pouvons-nous régler cela? Je n’en suis pas sûre.

 

Leila : Vous avez besoin d’un nouvel agenda social et politique.

 

Noura : Oui, mais je ne pense pas qu’il soit utile de trop le souligner car, finalement, chaque solution est imparfaite. Je crois que la trajectoire à deux États nous mène à une impasse La trajectoire à un État n’est pas une utopie mais les chances qu’elle apporte sont beaucoup plus grandes et beaucoup plus larges, et offrent plus d’espace à la lutte pour ces droits qui n’existerait pas autrement. Le combat que nous menons est celui du droit de décider à quoi ressemblera notre vie. À l’heure actuelle, les Palestiniens sont persona non grata; ce qui leur arrive est décidé par d’autres. Dans une société raciste, comment peut-on commencer à créer des solutions de rechange ?

 

LMaDO : Que signifie la solidarité? Être solidaire avec le peuple palestinien ? Quel est mon rôle ? Quel est le rôle des internationaux ? Qu’en est-il si demain la solution acceptée par les Palestiniens va complètement à l’encontre de nos principes moraux et éthiques ? Une solution fondée sur des bantoustans sur 15 % de la Cisjordanie par exemple ? Où s’arrête la solidarité ?

 

Leila : C’est une question très pertinente, mais permettez-moi d’abord être pratique et pragmatique La solution à deux États, c’est ce que je crois que nous allons obtenir à court terme. L’Autorité palestinienne va l’accepter parce que c’est la seule offre en magasin. La Cisjordanie sera davantage liée à la Jordanie, et Gaza à l’Égypte. Il y a des débats internes que les Palestiniens devront assumer. Le mouvement de solidarité doit faire deux choses à cet égard : protéger le droit international et le droit au retour des réfugiés, et le reste. Ne pensez pas que, si demain un accord à deux États est signé, le problème va être résolu. On va passer au moins dix ans à le mettre en œuvre. Et dans ces dix années, de nombreux problèmes vont se poser. La question est « avons-nous une solution basée sur l’égalité et le respect ou à base de capitulation et d’inégalité ? »  Le droit international donne les moyens de parler des droits palestiniens. Le rôle du mouvement de solidarité n’est pas de dire ce qu’il faut faire pour les Palestiniens ; c’est d’être solidaire avec les réfugiés au Liban affirmant que le droit au retour doit être protégé, être solidaire avec les gens de Bil’in et Ni’lin qui manifestent contre le Mur. Il y a différents niveaux auxquels vous pouvez intervenir. L’approche fondée sur les droits est la meilleure si vous voulez défendre les droits des Palestiniens. Cela nous accompagnera, peu importe si nous avons une solution à deux États ou à un seul État.

 

Noura : Entre Palestiniens, nous n’avons aucun scrupule à dire que la direction palestinienne est illégitime, une autorité sans mandat présidentiel ni aucun soutien de la population. Il ne doit y avoir aucune confusion : même si elle convient d’un accord, en ce qui concerne la plupart des Palestiniens, elle ne représentera pas la volonté populaire. La question se pose de savoir s’il doit être soumis à référendum parmi les réfugiés et les Palestiniens de la diaspora afin de décider s’il est légitime. Ce qui m’amène à la deuxième question : s’il n’y a pas de référendum, une énorme responsabilité revient aux Palestiniens eux-mêmes pour articuler l’alternative qui fournirait une direction et une structure plus légitime.  À tout le moins nous devons protester contre ces résultats comme la communauté palestinienne l’a fait par le passé. Par exemple, quand Abou Mazen a retiré le rapport Goldstone du Conseil des droits de l’homme, il y a eu une manifestation de la diaspora qui l’a forcé à revenir en arrière. De même, quand il a dit qu’il ne se souciait pas de son propre droit au retour. La réponse de la communauté l’a obligé à revenir sur son propos. C’est un moment critique pour les Palestiniens eux-mêmes d’assumer cette responsabilité. L’autre inconnue est ce que va faire le Hamas.  Ils ne sont pas partie aux négociations, ils n’y ont pas été amenés, il n’est pas question de lever le blocus de Gaza, la fin du siège. Quel rôle jouent-ils? C’est une question à laquelle nous devons répondre.

Interview de Noura Erakat et Leila Farsakh réalisée le 7 novembre par l’émission Le Mur à des Oreilles diffusée sur Radio Panik. Traduction par Thierry Bingen.

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