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Catégorisé | Analyses

Madiba

«Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce que ce soit fait.»

 Nelson Mandela

 

 

Bulletin 59, mars 2014

Entre Nelson Mandela et l’Israël-Palestine, il y a sans doute eu, tout d’abord, son christianisme (protestant) fervent. Quant à l’importance de sa solidarité militante avec la cause palestinienne, elle n’est plus à rappeler. Les photos «googlées» de la vie de Madiba ne mentent pas. La moue de circonstance lors d’une accolade avec Shimon Peres. Le sourire radieux pour Yasser Arafat.

Et, à l’annonce de sa mort, les Palestiniens s’en sont d’ailleurs dûment souvenus.

 

Je fais l’hypothèse que – outre, bien sûr, les qualités humaines du jeune Mandela et la philosophie humaniste de l’Ubuntu – les juifs communistes sud-africains qui l’ont aidé dans sa carrière, ont combattu à ses côtés au sein de l’ANC, ont subi avec lui la prison ou l’on défendu lors de ses procès, ont contribué à lui montrer que la lutte n’était pas celle de Blancs contre des Noirs. Mais bien une lutte – internationaliste – contre l’Oppression et l’Injustice. «Combattre la domination blanche comme la domination noire», dira-t-il. Cela sans ignorer pour autant que, parmi ces juifs sud-africains, les partisans de l’apartheid  n’ont pas manqué non plus. Le procureur qui l’avait condamné en 1964 à la prison à vie à l’issue du procès dit de Rivonia était, lui aussi, juif. Très tôt, Mandela a ainsi dû comprendre que l’ennemi n’est pas à définir par ce qu’il est, mais par ce qu’il fait. Ou ne fait pas. Que ce soit en complicité avec l’injustice ou pour la combattre. Parmi les les treize militants jugés en 1964, cinq étaient juifs. Et, parmi ceux-ci, un ancien du… Palmakh. Mandela ne pouvait pas ne pas se souvenir de l’attachement de ces compagnons de lutte à l’État juif. En octobre 1999, retiré des affaires politiques et en visite dans les Territoires et en Israël, n’avait-il pas déclaré: «une des raisons pour lesquelles je suis si heureux d’être en Israël est aussi l’hommage que je veux faire à l’énorme contribution de la communauté juive d’Afrique du Sud. Je suis très fier d’eux!». Sans jamais tergiverser sur le principe de «deux peuples, deux États»: «selon moi, parler de paix tant qu’Israël continue à occuper des terres arabes est vain» disait-il.

 

En rendant hommage au leader sud-africain, Shimon Peres a fait preuve de son hypocrisie coutumière. Même des médias israéliens ne s’y sont pas trompés. Car le président de l’État d’Israël, aux allures de sage incompris et revenu de tout, fut l’un des principaux artisans des relations entre son pays et le régime de l’apartheid sud-africain. Ministre de la Défense, Peres avait souligné à la Knesset, en novembre 1974, «l’importance vitale» d’une coopération avec le régime sud-africain, fondée «sur les bases inébranlables de notre haine de l’injustice et de notre refus de nous y soumettre». Shimon Peres a toujours aimé les grandes envolées lyriques…  C’est aussi à Peres que l’on devra un secrétariat commun avec Pretoria pour la «guerre psychologique» visant entre autres. à redorer l’image du régime, et même une offre de lui vendre des têtes nucléaires. Une coopération que scellera, en 1976, la visite de Balthazar John Vorster, Premier ministre sud-africain (ministre de la Justice lors du procès de Rivonia) et sympathisant nazi à… Yad Vashem. Et un accord nucléaire avec Pretoria.

 

Quant à «Bibi», en évoquant le «freedom-fighter opposé à la violence», il ne s’est, en fait, guère démarqué d’une bonne partie des puissants de ce monde qui, soudainement amnésiques, ont rivalisé d’efforts pour faire oublier leurs accointances avec l’ancien régime de Pretoria et le fait qu’hier encore, ils plaçaient Mandela dans le camp «ennemi». Dans le camp «terroriste». Précisément, début décembre, le JT de la RTBF, évoquant la vie du leader sud-africain, diffusait un message quasi explicite: ce qui fait la grandeur de Mandela, c’est son renoncement au «terrorisme». Amalgamant «lutte armée» et «terrorisme», le journaliste ne se demandait bien sûr pas si, sans ce «terrorisme», quelqu’un aurait vraiment porté attention à l’apartheid ou – plus – si Madiba aurait pu réaliser ce qui allait le faire tant apprécier en 1990.

Depuis la disparition de Nelson Mandela, d’aucuns se sont mis à gloser sur les raisons pour lesquelles aucun «Mandela palestinien» ni aucun «de Klerk israélien» n’apparaissaient à l’horizon de l’Israël-Palestine. Même John Kerry a appelé, le 6 décembre, Israéliens et Palestiniens à «suivre l’exemple de Mandela». La question est-elle bien posée?

Uri Avneri a bien cerné les différences de situation entre l’ex-Afrique du Sud et l’Israël-Palestine[1]. Différence d’époque: aujourd’hui, peu d’observateurs relient encore la chute de l’apartheid à celle de… l’URSS. La fin de la guerre froide a, en effet, réduit la valeur stratégique du régime alors en place à Pretoria. Jouent aussi l’espace et le nombre: 1,2 millions de km2 contre 27 000 pour l’ensemble de la Palestine mandataire ; 20% de Blancs dans l’Afrique du Sud d’avant 1994 contre 20% de «citoyens» arabes d’Israël et une quasi-équivalence démographique entre les deux peuples sur ce même territoire… Autre différence majeure: alors que l’Afrique du Sud était et reste tributaire de la main-d’œuvre noire, Israël s’est pratiquement débarrassé de ses travailleurs palestiniens suite aux Intifada. Last but not least, le fait que, dans l’Israël-Palestine, la «solution» d’un État commun est loin de rallier une majorité au sein des deux peuples pose aussi la question de façon différente.

 

Madiba avait opté pour la fin du recours aux armes et le «pardon» entre Sud-Africains. Pourtant, lorsque Yasser Arafat a annoncé reconnaître Israël et renoncer au «terrorisme», l’on n’a guère vu, de la part de ladite communauté internationale, un encensement similaire à celui de Mandela. En 1999, Mandela avait publiquement admis les préoccupations d’Israël – et de ses amis juifs – en matière de sécurité: «je ne peux pas concevoir de retrait d’Israël si les États arabes ne reconnaissent pas Israël dans des frontières sûres». Ce qui a été fait par l’OLP, Amman et Le Caire depuis près de dix ans. Et proposé par l’ensemble des États arabes en mars 2002 à Beyrouth. Depuis…

 

Ne faudrait-il pas évoquer aussi les rapports de force qui, ici, ont poussé Frederik de Klerk à sa décision historique et là, à Oslo? C’est, en effet, dans une Afrique du Sud affaiblie que le Premier ministre entame, dès son entrée en fonctions en 1989, son «grand tournant». Revers militaires en Angola l’année précédente, boycott international dont l’impact, à vrai dire plus moral qu’économique, encourage néanmoins une lutte des Noirs qui ne faiblit pas. Tout en décourageant les Bancs qui se sentent «trahis» par leurs «frères» occidentaux (Avneri).

Pour Abou Ammar par contre, la situation est nettement plus défavorable. Au moment d’Oslo, l’OLP connaît depuis dix ans une descente aux enfers: éviction en 1983 de ses fiefs au Liban, éparpillement de ses forces de par le monde arabe, dissensions internes, ostracisme mondial renforcé lors de la première guerre d’Irak, assassinat de «statures» comme Abou Jihad et Abou Ayad, concurrence du Hamas,

Yasser Arafat a certainement cru qu’en sauvant le Fatah, il sauvait la lutte palestinienne. Au vu des dix années écoulées, espérons que l’avenir ne le démentira pas.

Marwan Barghouti s’est adressé à feu Mandela: «Vous êtes bien plus qu’une inspiration» a-t-il écrit. Et d’aucuns considèrent aujourd’hui le prisonnier de Hadarim comme l’homme qui serait susceptible d’être le «Mandela palestinien». L’on peut, je crois, partager ici le point de vue d’Avneri: c’est précisément pour cela que l’ancien leader des Tanzim croupit en prison. Du fait de l’intransigeance israélienne et de sordides calculs au sein de l’Autorité.

Seul Yuli Edelstein, président de la Knesset, «aussi anonyme que la plupart des Israéliens ne le reconnaîtraient pas», note Avneri[2], a représenté son pays lors de l’hommage planétaire rendu à Nelson Mandela à Pretoria. Un mauvais point supplémentaire pour la diplomatie israélienne. Shimon Peres, «malade», n’a pu se déplacer. Indisposition, constate Avneri, qui ne l’a pas empêché de prononcer un discours et de recevoir des visiteurs le même jour. «Bibi» non plus n’a pas assisté à la cérémonie. Trop cher, a-t-on dit. Conséquence de l’«Affaire des bougies»? En décembre, le Maariv avait révélé que 1700 $ d’argent public avaient été dépensés pour l’achat de bougies parfumées destinées à l’une des trois luxueuses résidences du Premier ministre… à charge du contribuable israélien[3].

 

Une chose est sûre toutefois: «Bibi» n’a rien d’un de Klerk.

 

Paul Delmotte

30 décembre 2013

 

Un agent (raté) du Mossad?

Info ou intox? Le Haaretz vient de «révéler» qu’en 1962, entre deux arrestations, Mandela avait reçu une formation militaire, écourtée après deux mois, à l’ambassade d’Israël à Addis-Abeba. Selon un document, émanant du Mossad, le «Mouron noir» (Black Pimpernel), surnom que les services de renseignement sud-africains collaient à Mandela, apparaissait alors comme «un ami d’Israël» et s’intéressait aux méthodes de combat de la Haganah. Voilà qui peut choquer aujourd’hui. Mais pourquoi Mandela aurait-il, en 1962, échappé aux sympathies profondes que nourrissait en majorité la gauche internationale pour Israël? Et, vu l’état de dénuement qu’il connaissait à l’époque, pourquoi l’African National Congress (ANC) aurait-il boudé une aide, d’où qu’elle vienne? Rappels importants: ce n’est qu’après 1967 que la cause palestinienne allait progressivement revenir à la conscience du monde non arabe. Et, avant 1967, l’image d’Israël en Afrique était plus que positive. Le Ghana du «progressiste» Kwame Nkrumah n’avait-il pas été le premier pays africain indépendant (1957) à le reconnaître? Un Israël qui, précisément, se concevait alors souvent comme un «pays émergent», naguère tenté par le «non-alignement»… jusqu’à la rebuffade de Bandoeng (1955). Un Israël dont les coopérants dans le tiers-monde, dont les trois quarts en Afrique, étaient alors proportionnellement plus nombreux que ceux de l’Europe et dont l’expertise en matière de développement agricole, de mouvements de jeunesse et de fermes coopératives impressionnait fortement les nouveaux États africains. Sans oublier l’expertise militaire: les «coopérants» israéliens entraîneront les armées ghanéenne, tanzanienne, zaïroise, ougandaise, éthiopienne. Et Mobutu comme Amin Dada suivront une formation en Israël… Pour Tel-Aviv, en quête d’élargissement diplomatique et de débouchés commerciaux, l’Afrique était une priorité dans le tiers-monde. Et particulièrement l’Afrique de l’Est, d’où il s’agissait de protéger l’accès au détroit de Bab-el-Mandeb et de contrer la diplomatie arabe. D’où le soutien israélien à l’insurrection anti-arabe de Zanzibar en 1964.

Le «modèle» israélien s’étiolera après la guerre de juin 1967 et plus encore après celle d’octobre 1973, sous les effets conjugués de la conquête et de la colonisation des Territoires, de l’alliance privilégiée – et désormais affirmée – avec les États-Unis… et des pétrodollars. En 1972, l’État juif avait des relations diplomatiques avec 32 États africains. Et dix ambassades africaines s’étaient délibérément installées à Jérusalem. En 1973, seuls le Lesotho, le Malawi et le Swaziland avaient maintenu leurs liens diplomatiques. Israël se tournera alors vers les ventes d’armes à l’Amérique latine et vers l’Afrique du Sud raciste: en 1976, la visite du Premier ministre sud-africain, Balthazar John Vorster, entérinait ce tournant.

 

 



[1] Uri Avneri’s Column (info@gush-shalom.org): The New Mandela, 31.03.12 – Taking Apartheid Apart, 26.10.13 – Mandela The Movie, 28.12.13

[2] Counterpunch, 13-15.12.13

[3] Yediot Aharonot/Courrier international, 12-18 décembre 2013

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