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Catégorisé | Analyses

Choses vues à Gaza

Bulletin 58, novembre 2013

J’ai passé un peu plus de deux semaines à Gaza. Comme je ne vis plus sur place, je m’efforce donc de décrypter la situation au travers des conversations, des mots expressions qui sortent spontanément, des récriminations et bien sûr des réponses à mes questions. Au travers aussi de ce que je vois aussi en me promenant, en allant à l’université, en faisant mes courses, en allant au restaurant,…

 

Femme…

On fait souvent état de la régression des droits des femmes depuis l’avènement du Hamas. Cette fois, je me devais de porter toute mon attention à la question. Et les événements se sont enchaînés sans que je n’aie rien à faire.

Cela commence par un petit détail. C’est N* qui m’accueille à la frontière avec son enthousiasme habituel. Elle est venue en taxi et elle m’embarque avec elle. Le chauffeur de taxi est comme un ami. Et N* sort des cigarettes et fume. Je n’en reviens pas. Une sorte de pied de nez aux us et coutumes locales. Mais aussi au régime en place ? Je ris avec une complicité qui me rajeunit.

Je vais revoir N* plus d’une fois, notamment dans le petit centre qu’elle a créé à Beit Lahyia. Un centre où les enfants du village peuvent s’épanouir, trouver un soutien pour leurs devoirs et leçons, jouer, apprendre autrement. Tout commence par la « concierge », une femme qui vit seule dans deux petites pièces avec ses enfants et fait son possible pour les nourrir. Puis, à l’intérieur, encore des femmes qui s’occupent des enfants et des jeunes. Chaque salle a une couleur et des tentures assorties, petit délire de N* qui pense que cela ne peut qu’influer positivement sur l’atmosphère et le moral.

N*dirige tout avec sa sœur. Dans un coin, sur une table, des petits biscuits emballés sans étiquettes. Une idée de N* pour que les femmes divorcées, veuves ou dont le mari n’a pas de travail aient une activité rentable. Elles fabriquent les biscuits et le centre se charge de leur « commercialisation » : tout le bénéfice va aux femmes. N* m’apprend entre deux portes qu’elle a constitué un groupe informel de femmes divorcées. Divorcée deux fois, elle refuse que ces femmes longent les murs tête basse et veut leur donner le courage de se battre. Je suis soufflée. Même si elle me dit bien que ce n’est qu’un essai.

Mais ce n’est pas tout. Le papa de N* est à l’hôpital, gravement malade. Et bien sûr N* passe ses soirées et ses nuits avec lui. Un soir, arrive une vieille dame qu’on est obligé de placer dans la section hommes, faute de place ailleurs. Aucun infirmier ne l’approche. N* perd patience et, forte de sa connaissance approfondie de la religion et des interprétations du Coran, entame un dialogue avec l’infirmier pour le convaincre de soigner la dame. Dialogue au bout duquel, défait par les arguments de N*, il s’est plié aux injonctions d’une femme qui en savait plus que lui…

Un détail : N* est du Fatah.

 

Encore femme…

Deux réunions entre femmes : mes anciennes étudiantes et moi chez deux d’entre elles. Toutes sont mariées sauf une. On se redit nos souvenirs et on rit. On papote de la vie et un peu de la « situation ». Première surprise : pour la première fois, j’entends parler des femmes de contraception sans fard, sans grandes déclarations de principe. Et j’apprends le mot stérilet en arabe. Les discussions vont bon train. L’une d’entre elles n’a qu’un fils et déclare haut et fort, devant son mari qui acquiesce, que cela lui suffit. Une autre va essayer le stérilet. Une autre encore se réjouit de l’aide que son mari lui apporte dans les travaux ménagers. Deux d’entre elles travaillent mais celles qui ne travaillent pas (pas facile de trouver un emploi) n’oublient pas pour autant de lire et même de revoir leur français. Quant à I*, en dépit de la pression sociale, elle a décidé de divorcer : elle habite seule avec son fils et travaille.

J’ai l’impression que ces jeunes femmes ont gardé quelque chose de leur passage à l’université, qu’elles vont de l’avant et elles me donnent l’espoir d’un changement dans les relations homme/femme.

 

Hamas : nihil novi sub sole ?     

Cette fois, personne ne me propose de venir chez moi. Il semble évident que garçon ou fille, il vaut mieux se rencontrer dehors ou chez eux. Les hommes me semblent très prudents et J* me confirme que le contrôle des mœurs par le pouvoir s’est accentué. Je note avec déplaisir. Dans mon appartement, je suis seule mais très vite, on sonne pour voir qui est là. Jusque là, rien que de normal. Ce qui l’est moins, c’est de sonner plusieurs fois. La voisine veut savoir à qui je loue, pour combien de temps, à combien, pourquoi je suis là, comment il se fait que d’autres sont venus se réunir chez moi en mon absence, etc. Tout cela, avec la gentillesse de mise : sourire, thé, biscuits. La curiosité est naturelle mais cette fois, j’ai eu l’impression qu’on tâchait d’avoir des renseignements. Paranoïa ?

Une consolation, deux de mes anciens étudiants préférés, devenus de vrais amis, n’hésitent pas, la première fois qu’ils me revoient, à me faire l’accolade en public.

Dans ma redécouverte de Gaza, je veux absolument aller voir les nouveaux lieux « in ». On m’emmène dans un lieu paradisiaque avec fontaine, palmiers, meubles en bois et architecture de goût où se rend la bourgeoisie. Beaucoup font partie, comme le propriétaire du lieu, de la nouvelle bourgeoisie des tunnels, née avec le blocus et l’autorité du Hamas. Là, l’atmosphère est très détendue : on rit, hommes et femmes ; de jeunes couples se parlent à l’oreille, se prennent par la main. Des femmes fument la chicha. Une ambiance décontractée peu ordinaire. Le lieu aurait dû être un Movenpick mais, l’alcool étant interdit, le nom n’a pu être gardé. De pareils lieux existaient auparavant mais là, le luxe et la richesse sont  plus troublants quand on sait les restrictions et les pénuries que subit la population. Alors que chez moi, je n’ai d’électricité que 8 heures par jour (et je suis privilégiée), dans les lieux de ce genre, la lumière brille partout et rien ne laisse deviner le blocus. Sûrement pas non plus la carte sur laquelle on trouve toutes sortes de boissons, de pâtisseries et de glaces sophistiquées. Je suis médusée par le nombre de nouveaux cafés, restaurants, épiceries qui se sont ouverts. Sidérée aussi de voir qu’il y a beaucoup de gens qui peuvent s’y rendre…

A côté de cela, M* nous raconte ses souvenirs quand, après la prise de pouvoir du Hamas, la police est venue l’interroger parce qu’elle travaille dans une ONG qui organise avec des enfants des activités mixtes, qui est soutenue par des ONG étrangères et parce que, depuis toujours, elle ne porte pas de voile et met des pantalons… La police l’a bousculée, lui a mis une arme sur la tempe avant de renoncer à fermer le centre. D’autres membres d’ONG, internationales ou pas, disent aussi la surveillance dont leur association et eux-mêmes font l’objet …

Et puis, pour compliquer tout, A*, militant du Fatah de toujours, m’annonce tout de go qu’il votera – quand et si il y a des élections – Hamas. Et qu’il n’est pas le seul ! Pourquoi ? Parce que le Fatah de Gaza n’a pas tiré les leçons de sa défaite, qu’il refuse d’entendre les plus jeunes et de changer sa stratégie. Cela me laisse perplexe. Même si, avec le recul, je comprends que beaucoup étaient désorientés et indignés par la répression des manifestations à Gaza et la répression d’autres manifestations en Cisjordanie… A part cela, le Hamas, comme avant lui, le Fatah au pouvoir, est rendu responsable de tout ce qui va mal, à tort et à raison. J’ai parfois envie de demander si le climat ne dépend pas d’eux aussi.

 

Et le blocus ?

La population souffre des coupures d’électricité, de la nécessité d’acheter de l’eau, de la hausse des prix, du chômage, de la pression morale et politique du Hamas, de l’isolement, de la division. Beaucoup – surtout les jeunes – rêvent de s’évader de cette prison. Hier, je téléphonais à un ami pour savoir comment ça allait depuis qu’au blocus, s’ajoutait la fermeture de la frontière avec l’Egypte. Il a ri : à Gaza, on s’habitue à tout. « Durant la 2e Intifada, ne disait-on pas que quand les Israéliens nous empêcheraient d’aller par la plage, nous achèterions des tubas et nous marcherions sous l’eau ? »

 

Marianne Blume

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