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Catégorisé | Analyses

A la recherche d’un modèle de lutte contre l’apartheid en Israël/Palestine

Par Ran Greenstein

Bulletin 59, mars 2014

Alors que les Palestiniens et leurs dirigeants ont historiquement pris pour modèle la résistance anti-coloniale au Vietnam, à Cuba et en Algérie, leur lutte est, au fil du temps, devenue semblable à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Avec l’échec des Accords d’Oslo, de nouvelles approches, et qui souvent se recoupent, ont proliféré, amenant Ran Greenstein à  examiner ce que serait un véritable modèle anti-apartheid aujourd’hui.

Comment définir et comprendre la nature de la lutte contre l’oppression politique en Israël/Palestine ? A première vue, la réponse est simple: la cible en est le régime israélien et ses pratiques. Mais y-a-t-il un principe commun au nom duquel la lutte est menée?

Plusieurs définitions de la question ont été présentées historiquement : une lutte du mouvement national palestinien pour l’indépendance et l’autodétermination, un combat d’une peuple colonisé pour se libérer d’une domination étrangère, une quête de l’égalité politique face à un régime analogue à celui de l’apartheid, une mobilisation axée sur le droit pour éliminer les obstacles juridiques et étendre les mêmes droits à tous les résidents, et ainsi de suite.

Ces définitions ne s’excluent pas mutuellement et peuvent se chevaucher l’une l’autre dans une certaine mesure. Elles considèrent toutes le régime israélien (et avant lui le projet sioniste de colonisation) comme le problème principal. Et pourtant, chacune d’entre elles identifie une population et des limites politiques d’inclusion et d’exclusion quelque peu différentes. Il en résulte une tension entre les différentes conceptualisations et leurs implications politiques. Quels segments de la population font partie du problème, et lesquels font – au moins potentiellement – partie de la solution, c’est une question qui reste ouverte. Aucune de ces définitions n’est seulement théorique ; chacune implique une stratégie d’organisation et de résistance particulières et pourrait conduire à différents types de mobilisation politique.

Pour comprendre de quoi il en retourne, observons la lutte anti-apartheid sud-africaine. Elle a été guidée, pour l’essentiel, par la Charte de la Liberté de 1955 et son idée que « l’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, Noirs et Blancs ». La charte a été produite par le Congrès du peuple, rassemblant quatre organisations représentant des groupes raciaux distincts. La contradiction entre l’objectif d’un pays sans discrimination raciale et unifié et une lutte sur une base raciale a été résolue au fur et à mesure. L‘Umkhonto we Sizwe (en abrégé « MK ») a servi de branche armée de l’ANC et s’est constitué en 1961 (dans le cadre d’une initiative commune de l’ANC et du Parti communiste) et a inclus des commandants et des cadres noirs et blancs. En 1969, l’ANC a commencé à accepter des membres de tous les groupes, et en 1985, tous les membres pouvaient assumer des postes de leadership. Malgré la résistance à ces mesures de la part des nationalistes africains (le PAC), des militants de Black Consciousness et les réticences de la part des militants de la base, la non-racialisation a acquis un statut hégémonique, jouant un rôle majeur dans la lutte depuis le soulèvement de Soweto en 1976 jusqu’à la chute de l’apartheid.

Par conséquent, la lutte n’a pas été définie comme raciale (opposant un mouvement noir aux Blancs), ni comme une lutte nationale des peuples autochtones contre les colons, mais plutôt comme une lutte de toutes les forces démocratiques contre un régime de suprématie blanche. Ainsi, les Blancs progressistes sont devenus une partie de la solution et tous les Blancs sont devenus des partenaires potentiels dans la construction d’une société nouvelle. Bien que seuls quelques-uns aient rejoint la lutte alors que beaucoup d’entre eux soient restés sur la touche, le front blanc uni a été brisé. Le rôle clé du discours de classe – un résultat de la centralité des travailleurs noirs et de leurs syndicats – a contribué à redéfinir la lutte comme étant de nature sociale, ouverte à tous ceux qui visent la disparition du régime, indépendamment de leurs origines ethniques ou raciales. Les désaccords vis-à-vis de ce modèle n’étaient pas rares, mais cela n’a jamais représenté un défi sérieux pour le paradigme non racial.

Ce modèle «idéal-typique» du mouvement anti-apartheid vaut-il pour la lutte palestinienne ?

Historiquement, la réponse est clairement «non». Avant et après 1948, l’axe politique palestinien était nationaliste et anticolonial par essence. Il était fondé sur la notion d’identité nationale palestinienne-arabe et la définition d’Israël comme une entité coloniale, imposée par la force aux Palestiniens par les puissances impériales, en les privant de leurs droits nationaux. Les colons juifs étaient d’origine étrangère et – en tant que groupe – n’avaient aucune revendication valide sur le pays, qui restait arabe de par son histoire, de par sa population et de par son environnement régional.

Que les colons aient des droits en tant que personnes était une question rarement abordée après 1948. Œuvrant au départ d’une position de marginalisation, sans direction consolidée et sans base sociale unifiée, vivant en exil et dispersés dans toute la région, il était irréaliste de s’attendre à ce que les Palestiniens se préoccupent de cette question en particulier. Leurs mouvements, par définition, ont été limités à un seul groupe ethnique, national, cherchant à récupérer son territoire auprès d’un autre groupe. Cela constitua un fil rouge à travers les programmes du Mouvement nationaliste arabe, de l’OLP, du Fatah, du Front populaire, d’Al -Ard et d’autres mouvements des années 1950 et 1960. Ce n’est que vers la fin de cette période qu’un débat de nature plus conceptuelle a pu s’ouvrir – abordant les modèles du colonialisme et les stratégies pour le combattre. Deux discussions connexes, sur la présence des juifs et les modèles de lutte appropriés au cas israélo-palestinien, ont également émergé.

Il est intéressant de noter, à partir de la perspective actuelle, que la lutte sud-africaine a fort peu influé à ce moment-là. Les modèles préférés étaient ceux de l’Algérie, de Cuba et du Vietnam, qui étaient considérés comme des luttes de libération anticoloniales et anti-impérialistes couronnées de succès. Ces analogies, cependant, étaient toujours problématiques.

La lutte cubaine a été menée de l’intérieur, mobilisant des paysans en appui de combattants armés contre les forces gouvernementales. Les militants sont venus au départ de l’extérieur, mais ils représentaient néanmoins une majorité dans le pays. En Algérie, le mouvement rebelle a été établi à l’extérieur mais a réussi à s’implanter et à recruter à l’intérieur du pays pour la lutte. Encore une fois, ils étaient incontestablement la majorité mais ils ont dû composer avec une importante minorité de colons soutenus par les forces françaises d’outre-mer. Le Vietnam était semblable à Cuba: le Vietcong était un groupe local de lutte contre un gouvernement impopulaire soutenu par les troupes américaines. La collaboration avec les forces de l’autre côté de la frontière nord a approfondi l’impact stratégique et augmenté les coûts pour l’ennemi. Même le mouvement anti-apartheid, qui était dirigé à l’époque par delà les frontières de l’Afrique du Sud, était un mouvement local relocalisé, forcé temporairement à l’exil. Une fois que le front intérieur s’est réveillé au milieu des années 1970, le centre de la lutte s’est déplacé à l’intérieur du pays, loin des exilés et de leurs campagnes militaires.

Le cas de la Palestine était différent. Ce n’étaient pas seulement les militants armés et les dirigeants qui étaient en exil, mais la majeure partie de la base populaire. Ce n’était pas une situation temporaire, mais plutôt semi-permanente, le seul cas dans l’histoire moderne d’un peuple qui lutte pour libérer son pays de la conquête coloniale, en étant forcé d’opérer d’au-delà de ses frontières. Les stratèges palestiniens reconnaissent généralement ces conditions particulières, mais font comme si celles-ci pouvaient être surmontées par une rhétorique révolutionnaire combinée avec une aide extérieure. Mais la réalité s’impose inexorablement et peu à peu, l’attention s’est portée sur une lutte anti-coloniale classique contre l’occupation de 1967, en particulier après la guerre d’Octobre 1973. Cela ne signifie pas un changement automatique de modèle, mais un écart ouvert entre la résilience de la conceptualisation d’origine et l’adaptation pratique de la stratégie. Cela a été rendu nécessaire par l’échec des organisations de la résistance armée dans leurs incursions dans le territoire contrôlé par Israël et leurs défaites d’abord en Jordanie, puis au Liban. Leur retrait dans des pays arabes loin du territoire d’Israël/Palestine a enfin condamné les perspectives de changement dirigées depuis l’extérieur du pays.

Pendant ce temps, les attitudes envers les Juifs israéliens ont aussi changé. Au départ d’un rejet initial de ceux qui étaient arrivés dans le pays après 1917 et de la rhétorique notoire d’Ahmad Shuqeiri, l’OLP a commencé à accepter les Juifs comme légitimes, dans un premier temps seulement s’ils renonçaient au sionisme, plus tard sans conditions idéologiques préalables, lorsqu’est apparu le slogan d’une « Palestine laïque et démocratique ». Cela se rapprochait d’un modèle anti-apartheid où les Juifs israéliens étaient considérés comme un groupe religieux – pas une nationalité comme ils se définissent eux-mêmes – dans le cadre d’une Palestine arabe.

Vers le milieu des années 1970, l’Etat laïque et démocratique avait été relégué au second plan et remplacé par l’accent mis sur l’indépendance d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Cela impliquait directement un modèle anticolonial, anti-occupation pour une partie du pays. L’essentiel de l’effort national palestinien pour les trois décennies suivantes fut consacré à atteindre cet objectif. Mais en dépit de progrès apparents avec la première Intifada et les accords d’Oslo, il n’a mené nulle part. De nouvelles approches ont été évoquées depuis que l’échec du processus d’Oslo est devenu évident, confondant souvent différents paradigmes (solution à un seul Etat avec le bi-nationalisme, par exemple), avec ou sans reconnaissance explicite des différences nationales, avec ou sans le soutien explicite du droit au retour pour les réfugiés, avec ou sans le retrait des colons de la Cisjordanie.

Dans quelle mesure ces nouvelles approches rejoignent-elles un véritable modèle anti- apartheid ? A quoi ressemblerait un tel modèle dans le contexte actuel ?

– Il impliquerait l’abandon du fait que la Palestine est un pays arabe, que ce soit dans un sens politique ou juridique (bien que les gens resteraient libres de pratiquer leur différence culturelle).

– Il embrasserait l’ensemble de la population dans une seule entité potentielle, et pas seulement ceux d’origine arabe palestinienne (bien que surmonter la dépossession historique des Palestiniens resterait la tâche politique la plus importante).

– Il transcenderait les distinctions entre populations autochtones et colons dans la mesure où celles-ci impliquaient des droits différents (tout en œuvrant à corriger les conséquences historiques de la distinction).

– Cela nécessiterait un glissement d’une organisation sur une base ethnico-nationale à une mobilisation des gens sur base d’un agenda social, économique et basé sur les droits, indépendamment des origines. Cela signifie prendre en compte les différentes positions structurelles des segments de la population, ce qui peut donner lieu à des changements d’alliances en fonction du lieu, des intérêts, des priorités, des capacités.

– En d’autres termes, cela signifie dépasser les limites de la séparation, en insistant en même temps sur la nécessité de lutter de manière différenciée contre les séquelles de la colonisation et de la dépossession.

Aucun mouvement palestinien ou israélien n’a encore adopté un tel modèle. Il ne fait aucun doute que les Juifs israéliens seraient réticents à un tel changement. Les militants radicaux ont pris des mesures dans ce sens, mais généralement accompagnées d’une réaffirmation de la fracture indigène-colon. Ainsi, l’héritage d’organisations nationalistes distinctes reste dominant.

Les avantages d’un changement complet vers un nouveau paradigme ne sont pas évidents. Est-il réaliste de s’attendre à ce que des militants transcendent tous en même temps le nationalisme, étant donné son ancrage profond durant le siècle dernier ? Cette question nécessite une réflexion plus approfondie.

On peut faire valoir que, si nous sommes d’accord sur les actions concrètes – mettre fin à l’occupation, lever les freins à la démocratie et à l’égalité politique, résister à et faire reculer la dépossession – alors ces modèles conceptuels sont de peu d’importance. Cela peut être vrai à court terme, mais le développement à long terme d’alternatives politiques nécessite d’explorer les implications des différentes approches. Cela signifie aller au-delà de catégories considérées comme acquises – Juifs et Arabes, Palestiniens d’un côté ou de l’autre de la Ligne verte, différents groupes ethniques juifs – tout en reconnaissant que les développements historiques ont conduit à la segmentation de la population, avec des conséquences réelles sur l’organisation et la conscientisation. La manière dont cela peut être fait est un sujet de débat conceptuel et politique continu.

 

Ran Greenstein est d’origine israélienne, professeur agrégé dans le département de sociologie à l’Université de Witwatersrand, à Johannesburg, en Afrique du Sud.

 

Source : http://972mag.com/searching-for-a-genuine-anti-apartheid-struggle-in-israelpalestine/83646/ 14 décembre 2013

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