Impact de l’occupation sur l’enseignement supérieur

Le système de l’enseignement supérieur palestinien a été planifié et conçu comme un système unifié, conçu pour répondre aux besoins de la Cisjordanie et de la bande de Gaza et il a fonctionné en tant que tel depuis de nombreuses années. Il y avait des liens étroits entre les universités de Gaza et celles de Cisjordanie, avec des réunions régulières pour la planification stratégique, des conférences et des programmes conjoints de formation et de recherche ; enseignants et des étudiants passaient de l’une à l’autre des deux zones.

Comme en ce qui concerne d’autres secteurs, le domaine de l’enseignement supérieur dans le territoire palestinien est plus dense et plus largement développé en Cisjordanie et ces dernières années il a servi les résidents des deux zones. Actuellement, il y a 14 universités opérant sur le territoire palestinien, neuf d’entre elles en Cisjordanie et cinq dans la bande de Gaza, ainsi que des dizaines d’écoles de formation professionnelle, principalement en Cisjordanie. Les étudiants des universités de Cisjordanie dont deux fois plus de conférenciers par rapport à ceux de la bande de Gaza et se voient offrir un plus large éventail de choix éducatifs : il y a environ 30% de plus de programmes d’études de premier cycle et environ 40% de programmes d’études supérieures de plus sont offerts en Cisjordanie qu’à universités de Gaza. Plusieurs programmes d’études importants sont proposés uniquement en Cisjordanie et pas dans la bande de Gaza, y compris la dentisterie, l’ergothérapie, de l’ingénierie médicale, la médecine vétérinaire, la protection de l’environnement, la démocratie et les droits de l’homme et un doctorat en chimie.

Les étudiants de Gaza ont toujours choisi d’étudier dans des universités de Cisjordanie pour une diversité de raisons : pour obtenir un diplôme n’est pas disponible dans la bande de Gaza, pour participer à un programme d’études plus adapté à leurs besoins, ou pour étudier avec un professeur en particulier. Parfois, ils ont choisi une université de Cisjordanie simplement pour changer de décor et prendre un nouveau départ, tout comme beaucoup d’autres jeunes en Israël et partout dans le monde. En 1998, il y avait environ 1.000 étudiants de la bande de Gaza inscrits dans les universités de Cisjordanie.

La répression israélienne vise le système universitaire

En 2000, lorsque les restrictions sur les mouvements entre la bande de Gaza et la Cisjordanie ont été imposées par Israël à la suite du déclenchement de la deuxième Intifada, les relations académiques entre la Cisjordanie et Gaza ont subi un coup sévère. Depuis lors, les demandes présentées par les étudiants de Gaza pour se rendre en Cisjordanie afin de poursuivre leurs études ont été catégoriquement rejetées par Israël, sans même procéder à des vérifications de sécurité personnalisées pour chaque étudiant. Israël a également commencé à restreindre les déplacements entre les deux zones pour les professeurs et les chercheurs qui souhaitaient participer à des activités académiques et de recherche dans la zone voisine. Ces restrictions sont devenues une interdiction générale en 2007, quand Israël a renforcé le bouclage dans le cadre de ses mesures prises contre le gouvernement issu du Hamas. Le bouclage empêche les universités d’organiser des conférences communes, porte atteinte à la possibilité de mener des programmes universitaires et de recherche ensemble et interdit aux conférenciers de Cisjordanie de se rendre dans la bande de Gaza où ils sont demandés. Depuis lors, les universités de Gaza ont également souffert d’une pénurie de livres, de matériel et d’instruments de laboratoire, préalablement importés à partir de la Cisjordanie.

«[…] Les possibilités d’activités et de programmes conjoints entre les universités de Cisjordanie et celles de la bande de Gaza sont devenues extrêmement limitées, voire inexistantes. Il y a pratiquement un gouffre entre elles. La communication se fait via la vidéo et téléphone. Les universitaires […] et les professeurs se voient refuser la possibilité de développer leurs qualifications et leurs compétences. Ils sont obligés de rester à Gaza et sont limités à leurs horizons intellectuels. Tout cela a un impact négatif sur le niveau de l’enseignement pour les étudiants ».
(Ja’abari Mahmoud, Sous-Secrétaire pour l’enseignement supérieur, Ministère de l’éducation dans la bande de Gaza, le 22 novembre 2009)

En Cisjordanie, il y a beaucoup plus de possibilités pour les universitaires de se déplacer à l’étranger et d’accueillir des experts étrangers, tandis que le bouclage total de la bande de Gaza la coupe du monde extérieur. Les liens avec la Cisjordanie pourraient procurer à la bande de Gaza un lien vers le milieu universitaire international, mais en raison de la politique de séparation entre les deux zones, ce lien a été supprimé. L’interdiction de voyager de Gaza vers la Cisjordanie dans certains cas, empêche les étudiants de Gaza qui ont été acceptés dans une université à l’étranger d’atteindre leur destination, puisque ceux qui ont besoin de se rendre dans les consulats étrangers en Cisjordanie pour des entretiens de visa n’ont pas la possibilité de le faire.

La médecine, secteur crucial touché de plein fouet par l’occupant

La médecine est l’un des domaines d’études essentiels dans la bande de Gaza qui a été durement touché par la politique de séparation. En Cisjordanie, contrairement à la bande de Gaza, il y a des programmes de spécialisation, un hôpital universitaire et des infrastructures médicales relativement avancées. À la suite de la séparation forcée, des cours cliniques vitaux se tiennent dans des locaux des hôpitaux de Gaza, mal équipés pour une telle activité ou dans les hôpitaux en Egypte, en dépit des difficultés supplémentaires pour s’y rendre, du fait que le poste frontière de Rafah entre Gaza et l’Egypte est fermé la plupart du temps. Les facultés de médecine dans la bande sont incapables de tenir des conférences et de mener des recherches conjointes avec leurs collègues de Cisjordanie et ne peuvent pas envoyer des étudiants effectuer une formation pratique ou de recherche dans les hôpitaux et les centres médicaux plus développés en Cisjordanie. Les universités de Gaza ne peuvent diversifier leurs facultés de médecine avec l’aide de la communauté médicale de Cisjordanie, et ils sont obligés de se contenter de l’insuffisance des solutions éducatives, comme l’étude des sujets médicaux spécialisés à distance, par vidéo.

La faculté de médecine de l’Université Al-Azhar, qui a été créé en 1999 comme une branche d’al-Quds, à Abu Dis en Cisjordanie, a été particulièrement touchée. Un an plus tard, elle était forcée de fonctionner indépendamment, sans accès à son université d’attache. Depuis 2000, les membres du corps professoral des deux universités n’ont pas été en mesure de se rencontrer afin de planifier leurs programmes de cours et les étudiants d’Al-Azhar sont obligés d’étudier les sept années entières de leurs programmes de diplôme de médecine dans la bande de Gaza. Ils ne peuvent pas, comme cela était prévu, assister à des cours en Cisjordanie ou à des cours d’invités présentés par des conférenciers de Cisjordanie. Par exemple, le cours de neurologie clinique est enseignée par vidéo en raison de l’absence d’un professeur qualifié dans la bande de Gaza. En outre, on empêche les étudiants d’avoir accès à la bibliothèque, aux laboratoires modernes et aux équipements médicaux à leur université d’attache.

« Les élèves se sentent privés de l’accès à l’université dans laquelle ils se sont inscrits […] Les étudiants en médecine ont besoin de recevoir une formation pratique intensive et d’être à jour sur les derniers développements, mais dans la bande de Gaza, ils sont loin de ces développements. […] La politique anti-éducation adoptée par Israël affecte tous les aspects de l’apprentissage – les élèves, les enseignants, le matériel didactique. Le corps de l’apprentissage dans la bande de Gaza a été perforé par le bouclage ».
(Dr al-Suhil Madbak, doyen de la Faculté de médecine de l’Université al-Azhar, bande de Gaza)

Le nombre de diplômés en médecine à Gaza est insuffisant pour répondre aux exigences du système médical, qui souffre d’une grave pénurie de professionnels médicaux qualifiés, instruits et spécialisés ainsi que de lacunes dans de nombreux domaines médicaux. Les lacunes dans la formation médicale dans les universités de Gaza font qu’il est extrêmement difficile pour les étudiants d’acquérir les compétences requises pour travailler dans leur profession :

[…] Nous sommes refermés sur nous-mêmes et coupés de la Cisjordanie et du monde extérieur. Le résultat est l’étranglement du processus d’apprentissage dans la bande de Gaza. […] Les obstacles à l’éducation dans le domaine de la médecine conduisent à une détérioration de la capacité médicale et des services médicaux de Gaza et ont un impact sur la situation humanitaire et médicale dans la bande de Gaza. […] Nous avons commencé à perdre l’espoir de liens entre la Cisjordanie et de Gaza, il est plus facile de se rendre à Londres qu’en Cisjordanie. […] La communauté médicale de Gaza a du potentiel, mais elle ressemble à un tas de cellules affaibli, sans espace pour bouger ou pour guérir ».
(Mufid al-Mukhalalati, doyen de la Faculté de médecine à l’Université islamique)

Les personnes handicapées font les frais de la politique israélienne

Un autre exemple de la coopération universitaire entre Gaza et la Cisjordanie qui a subi un coup mortel à cause de la séparation entre les deux régions est un programme universitaire dans le domaine de l’ergothérapie. Le programme a été créé par l’Université de Bethléem pour les élèves de Gaza en réponse à l’extrême pénurie d’ergothérapeutes qualifiés et le manque de formation dans la bande de Gaza. Dans le cadre du programme, les jeunes de la bande de Gaza étaient censés commencer à étudier à Bethléem en 2003, mais Israël leur a interdit purement et simplement de sortir de Gaza. Les coordonnateurs du programme ont été forcés d’improviser des solutions de rechange en tenant compte de la distance, telles que faire venir par avion un conférencier de Norvège, délivrer des cours par vidéo et suivre une formation pratique en Egypte en 2007, dans le cadre des rares ouvertures de passage de Rafah, à cette époque. Les étudiants souffrent d’un manque d’accès aux bibliothèques et à l’équipement professionnel de l’Université de Bethléem et du manque d’une personne pour assurer le suivi régulier de leurs études et de travaux pratiques.

Gisha a saisi la Haute Cour de Justice au nom des étudiants en ergothérapie, réclamant que chaque demande d’étudiant de se rendre en Cisjordanie soit évaluée sur une base individuelle. L’État a résisté, arguant que les étudiants étaient considérés comme un « groupe à risque » et les universités en Cisjordanie comme servant de « pépinière pour les terroristes ». À l’été 2007, la Cour suprême a rejeté les requêtes, mais a recommandé la création d’un mécanisme «qui traitera individuellement les cas où des conséquences humanitaires positives sont manifestes ». Malgré la recommandation de la Cour, à la connaissance de Gisha, pas un seul étudiant de la bande de Gaza ne s’est vu délivrer depuis un permis pour étudier en Cisjordanie.

Il y a actuellement plus de 35.000 personnes handicapées dans la bande de Gaza – soit environ 2,5% de la population – qui ont désespérément besoin d’ergothérapie, qui peut les aider à s’assumer dans la vie quotidienne. Néanmoins, il n’existe toujours pas de programme de premier cycle en ergothérapie dans la bande de Gaza et des étudiants de Gaza n’ont aucun moyen de se déplacer en Cisjordanie pour étudier ce domaine professionnel.

La liberté de mouvement, un droit essentiel pour les étudiants

En raison de l’interdiction de voyager de la bande de Gaza vers la Cisjordanie imposée par Israël sur les étudiants, le nombre d’étudiants de Gaza inscrits dans les programmes universitaires en Cisjordanie a fortement baissé depuis l’an 2000. Les rares qui font l’effort de s’inscrire rencontrent le refus standard en provenance d’Israël au sujet de leurs demandes de voyager vers la Cisjordanie. Au moins huit étudiants de Gaza ont été acceptés à des programmes de premier cycle à l’Université de Bethléem à l’été 2009 et l’ensemble de leurs demandes de voyager vers la Cisjordanie a été rejeté par Israël. Israël a maintenu son opposition à leur déplacement, malgré l’intervention de l’université et du Nonce apostolique, ambassadeur du Vatican en Israël, qui se trouve à la tête de l’université. Auda al-Jalda, étudiant de 19 ans de Gaza est l’un d’entre eux : il s’est vu refuser l’accès à ses études en administration des affaires en anglais à l’université, qu’il avait choisi :

Auda al-Jalda, étudiant gazaoui de 19 ans
Auda al-Jalda, étudiant gazaoui de 19 ans

«L’ambiance à l’Université de Bethléem est différente de celle de Gaza : elle est multiculturelle, avec plus de liberté […]. D’ailleurs, j’ai des oncles et des cousins à Bethléem, j’ai donc un meilleur environnement d’apprentissage, comparé à ici, surtout compte tenu des circonstances difficiles dans la bande de Gaza aujourd’hui. Comme n’importe quel autre étudiant, mon rêve est de terminer mes études et d’obtenir un diplôme d’une université importante, comme l’Université de Bethléem mais l’interdiction d’accéder à la Cisjordanie ruine mon grand rêve. […] Je sens que je perds l’espoir pouvoir effectuer mes études, ce qui affecte mon niveau d’études et le cours de ma vie. Il s’agit d’une atteinte à la liberté de mouvement des habitants de Gaza, principalement des étudiants : c’est mon droit d’étudier dans une université dans mon pays ».

N’ayant pas le choix, Auda a commencé à étudier à l’Université islamique de Gaza en attendant l’approbation de sa demande de voyager à Bethléem vers l’université où il veut vraiment faire des études.

Le reste des étudiants de Gaza qui étudie en Cisjordanie vit dans la peur constante qu’Israël les renvoie dans la bande de Gaza, comme il l’a régulièrement fait ces dernières années aux Palestiniens dont l’adresse indiquée [sur les papiers d’identité ndtr] se trouve dans la bande de Gaza, mais qui vivent en Cisjordanie. C’est ce qui est arrivé à Berlanty Azzam, étudiante de 23 ans, originaire de Gaza, qui a commencé ses études en administration des affaires à l’Université de Bethléem en 2005. Elle est arrivée à l’université après avoir reçu un permis d’entrée en Israël. Juste avant l’obtention du diplôme, les études de Berlanty ont été coupées net : à la fin octobre 2009, alors qu’elle entrait dans un poste de contrôle en Cisjordanie, des soldats israéliens ont remarqué que l’adresse indiquée sur sa carte d’identité se trouvait dans la bande de Gaza et elle a été kidnappée la nuit même, les yeux bandés et menottée. La déportation a été effectuée en violation d’une promesse explicite donnée ce jour-là par les représentants de l’armée à l’avocat de Berlanty procuré par Gisha, promet selon laquelle elle ne serait pas déportée avant qu’une requête à la Haute Cour fût présentée en son nom. Les représentants de l’État ont refusé de permettre à Berlanty de revenir à la Cisjordanie, en dépit du fait qu’aucun problème de sécurité n’ait été soulevé à son sujet, sous quelque plan que ce soit. La Haute Cour a accepté la position de l’Etat et a rejeté la requête présentée au nom de Berlanty par Gisha en décembre 2009. En conséquence, Berlanty a été forcée de rester dans la bande de Gaza, sans possibilité de retour à Bethléem pour terminer ses études.

Berlanty Azzam, étudiante de 23 ans, originaire de Gaza
Berlanty Azzam, étudiante de 23 ans, originaire de Gaza

La séparation entre la bande de Gaza et la Cisjordanie contribue à la paralysie du système de l’enseignement supérieur dans la bande de Gaza, à ses difficultés pour se moderniser et pour diversifier ses facultés de même que les difficultés des membres de son personnel à élargir leur horizon intellectuel. Elle empêche les jeunes vivant dans la bande de Gaza d’étudier les disciplines qui ne sont pas offertes dans la bande de Gaza, de choisir où, sur leur territoire, ils étudieront, et les empêche de se frotter à des environnements d’enseignement à l’extérieur de la bande de Gaza. La séparation est un coup porté à leurs aspirations au développement personnel et professionnel, elle refuse à beaucoup d’entre eux la possibilité de fournir aux habitants de Gaza les services dont ils ont désespérément besoin et elle brise leurs rêves d’utiliser leur enseignement supérieur pour contribuer à la création d’une société civile instruite, qui fonctionne correctement et en plein essor dans la bande de Gaza.

mai 2010

Source : Gisha

Traduction : Julien Masri

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