Hors du lieu, hors du temps

Bulletin Paletstine n°75

Par Elias Sambar

 Ce texte est extrait d’un article d’Elias Sanbar où il interroge l’identité palestinienne, l’impact de la Nakba et les modes dominants d’écriture de l’histoire palestinienne.  « En sortant de l’espace, les Palestiniens, dont la terre entière s’accorde désormais à dire qu’ils « n’existent pas », sortent également du temps. »

 Si l’identité palestinienne n’est pas née en 1948, cette année marquera néanmoins à jamais la personnalité nationale de ce peuple, comme si son visage s’enrichissait de nouveaux traits, comme si sa voix résonnait soudain d’un timbre singulier. À partir de 1948, les Palestiniens occupent un étrange territoire. La qualifier de « territoire d’exil » est insuffisant. Car les Palestiniens ont été certes déplacés, mais dans leur prolongement identitaire et non vers des terres étrangères.

En 1948, les Palestiniens sont des Arabes expulsés vers d’autres terres arabes, c’est-à-dire chez des peuples dont ils se perçoivent comme partie intégrante, et s’ils sont désormais privés de leur pays, les Palestiniens ne sont pas pour autant « dépaysés ». Dès lors, une question s’impose : de quoi est donc fait cet exil qui va profondément modeler l’identité ? Principalement de trois composantes.

Disparue en 1948, la Palestine a intégré le territoire de l’absence. Elle est sortie de scène. C’est la partie visible du drame. Une autre, invisible, souterraine, prend naissance au sein même des Palestiniens, dans leur chair en quelque sorte. Pour pallier la noyade, sauver leur terre engloutie, les réfugiés vont faire le pari fou de la transporter avec eux, pour devenir graduellement les substituts temporaires de leur patrie. Ils se vivront désormais comme étant tout à la fois, la Palestine et les Palestiniens, un peuple et sa terre, en attendant que cette dernière « rentre chez elle » et réintègre sa place sur la carte. Une obsession des lieux, qui va de la topographie générale jusqu’aux détails de la moindre ruelle, habite désormais ce peuple, et la Palestine voyage portée sur les épaules de ses enfants.

En sortant de l’espace, les Palestiniens, dont la terre entière s’accorde désormais à dire qu’ils «n’existent pas », sortent également du temps. Leur histoire, leur temps passé, sont niés. Leurs aspirations, leur temps à venir, sont interdits. Ils se retrouvent alors parqués dans le transitoire et, un demi-siècle durant, ils vivront dans le provisoire absolu. Ils vont ainsi acquérir un rapport très particulier à la notion de durée. Et puisque le présent leur est interdit, ils vivront dans un espace temporel fait tout à la fois du passé conservé par une mémoire frappée de folie et d’un avenir rêvé qui aspire à réintégrer le temps. Et l’obsession des lieux qui les habite s’accompagnera d’une rage à tenter de retrouver la normalité des vies quotidiennes.

Chassés du temps et de l’espace, les Palestiniens se voient enfin dénié le droit à leur propre nom. Mus par une étonnante intuition – ils savent que si le nom venait à s’effacer définitivement, la disparition serait consommée – ils réagiront par un combat acharné pour préserver et imposer l’existence des deux noms, Palestine et Palestiniens.

Ces trois éléments de la terre transportée, du temps réintégré, et du nom préservé, constituent ce que l’on appelle l’idéologie du Retour. C’est cette dernière qui fut la base de la renaissance nationale à partir de l’exil. Elle a donné à ce visage arabe de Palestine ses traits spécifiques.

Ces traits, constitutifs et caractéristiques de la personnalité nationale palestinienne, rapidement évoqués, sont indispensables pour appréhender la question des usages politiques de l’histoire.

Dans le cas palestinien, l’année 1948 est une date charnière non seulement du fait des événements tragiques qui s’y déroulèrent, mais aussi parce qu’elle marqua l’aboutissement d’un processus d’expulsion, censé consacrer la disparition pure et simple d’une nation. On comprend alors qu’à partir de cette date, les enjeux – perpétuation ou disparition du peuple de Palestine – ; la tournure nouvelle que prend le conflit israélo-palestinien ; le besoin des Israéliens d’établir que, les Palestiniens n’ayant jamais existé, aucune injustice n’a pu être commise à leur encontre ; la rage des Palestiniens à prouver qu’ils viennent de perdre une patrie ; tous ces facteurs conduisent à un usage démesuré de la « preuve par l’histoire ».

En 1948, les Palestiniens ne perçoivent pas leur pays comme un territoire occupé mais comme une terre engloutie. Le conflit prend une tournure radicalement nouvelle : il relève désormais du registre de la disparition et non de l’occupation. Ce point est capital. Et le personnage de l’historien sera, chez les

Palestiniens, investi d’une mission qui dépasse très largement le champ de la recherche stricto sensu. L’histoire, dans la mesure où elle est censée préserver de la disparition, est désormais une « science d’urgence ».

L’histoire est donc appelée à la rescousse pour légitimer les aspirations de l’un ou de l’autre camp. Cet usage n’est certes pas propre à la question israélo-palestinienne.

Mais il revêt ici – dans la mesure où l’une des deux parties est obsédée par l’idée de la réintégration du « temps » historique, et où l’autre est terrifiée à l’idée que cette réintégration ne s’accomplisse qu’au prix de sa propre « sortie » de ce même « temps » – une intensité démesurée.

Avant d’aborder la question des usages politiques de l’histoire, deux remarques s’imposent. La première est qu’à partir de 1948, chacun des deux protagonistes perçoit son histoire comme exclusive de celle de l’autre. Non point que ces deux histoires seraient différentes, spécifiques, mais au sens que l’une ne peut exister que si l’autre est niée. La seconde a trait à la question de la légitimité, et elle peut se formuler ainsi : en Palestine, l’antériorité de la présence sur la terre équivaut à légitimité d’un droit de présence exclusif et sans partage sur cette même terre. En d’autres termes, l’antériorité de la présence de l’un légitime non seulement son existence actuelle, mais aussi l’absence de l’autre.

Jusqu’en 1948, le mode dominant de l’écriture de l’histoire, chez les Palestiniens, est celui des chroniques, et les rares ouvrages présentés comme « ouvrages historiques modernes » ne sont en réalité que des manuels scolaires. J’ai déjà abordé ailleurs cette question1. Les historiens palestiniens de la période mandataire (1919-1948) étaient avant tout des chroniqueurs, dont la quasi-totalité des travaux avait pris la forme du journal individuel, tenu au jour le jour. La Palestine, ou plus précisément la cause arabe en Palestine, était au centre de leurs travaux ; ils l’entrevoyaient à partir de lieux privilégiés qui étaient tout naturellement ceux de la région-clan de chacun, étant donné la structure clanique de la société palestinienne.

On peut ainsi voir que les éléments les plus précis que nous fournissent ces chroniqueurs-historiens étaient ceux qu’ils avaient directement vécus, et que régulièrement et sans relâche ils avaient notés dans leurs cahiers. Survient en 1948 l’expulsion qui, en un instant, fait basculer ce monde et le répand en vrac sur les routes de l’exil. L’événement donne lieu à un ouvrage imposant, le premier du genre, qui allait inaugurer une longue série de livres. Al-Nakba de ‘Arif al-‘Arif2 représente non plus seulement une chronique détaillée de l’année 1948 mais surtout, et pour la première fois, une compilation quasi exhaustive de toutes les données, événementielles et autres, constitutives de l’événement. Cette chronique, tout en gardant sa forme spécifique, ne porte pas seulement sur un objet d’échelle nationale, mais part désormais de tous les lieux constitutifs de la nation palestinienne. Avec cette œuvre transitoire, mais aussi profondément nouvelle, la forme chronique connaît son apogée, qui est aussi le seuil de sa disparition.

Désormais l’histoire sera développée par les historiens-réfugiés de Palestine, selon trois nouveaux thèmes, qui sont autant de nouvelles approches.

L’inventaire. Né du profond traumatisme causé par la perte d’un monde (la disparition et non l’occupation d’une patrie), baignant dans l’idée du Retour, l’inventaire visera à répertorier tout ce qui venait de disparaître. Biographies mêlées des gens et des lieux, l’inventaire vise un double but : sauver de l’oubli une terre désormais invisible et, dressant la généalogie des lieux, prouver l’antériorité de la présence palestinienne.

Le complot. Cette démarche vise à raconter et à prouver aussi que la patrie a été perdue du fait d’une conspiration des grandes puissances et de la trahison des « régimes arabes vendus » aux puissances coloniales. Partant, ces ouvrages qui fleurissent à partir des années 1950 sont en parfaite symbiose avec les événements qui secouent alors le monde arabe et le nassérisme qui galvanise les foules.

L’approche universitaire et moderniste. Elle est le fait de la génération des Palestiniens qui, à partir des années 1940, fréquentent les universités européennes, notamment anglaises, avant de rejoindre, dans les années 1950, l’Université américaine de Beyrouth, où ils seront professeurs ou étudiants.

Menée par Constantin Zurayk – un historien syrien, laïc et moderniste, auteur notamment de Ma‘na al-Nakba (« Les clefs de la Nakba »), un ouvrage fondateur qui pose pour la première fois les questions rationnelles sur la perte de la Palestine et appelle à tirer les leçons de l’Histoire3 – une génération d’historiens palestiniens commence à se réclamer de deux postulats : la Palestine a été perdue car les Arabes ne sont pas entrés dans la modernité ; et point de salut en dehors de l’émergence d’un citoyen qui maîtrise harmonieusement modernité et arabité. L’intelligentsia de l’OLP sera principalement issue de ce courant.

Ces trois courants cohabiteront quelques années avant que ne prédomine, portée par la renaissance politique du mouvement national en exil, l’approche universitaire. Une nouvelle étape commence, marquée par la place centrale, pour ne pas dire démesurée, qu’occupe désormais l’historien. Figure emblématique associant connaissance et engagement, menant de front le « combat scientifique et national », l’historien est désormais celui qui sait, tout à la fois, tirer les leçons de l’histoire, sauvegarder le passé nié par Israël et, surtout, apporter les preuves et les arguments scientifiques nécessaires pour établir la justesse et la légitimité des aspirations.

Aujourd’hui, sous l’impulsion des négociations de paix, une nouvelle réalité émerge chez les historiens. La Palestine « ayant regagné sa place, réintégré la Palestine », une tendance se dessine, qui va dans le sens de « la normalisation ».

Comme si, libéré des tâches du politique, l’historien pouvait, sans renoncer à son engagement (les négociations sont loin d’être terminées), faire son travail en dehors du registre de la défense et illustration. En d’autres termes, il est enfin possible de sortir de l’approche défensive. De s’offrir le luxe d’« oublier » un moment Israël pour se pencher par exemple sur l’histoire médiévale, ottomane, de la Palestine, sur la vie quotidienne de son peuple. D’élargir aussi le champ de l’investigation à des domaines extérieurs à la Palestine, sans être contraint de les aborder forcément sous l’angle de leur relation au conflit israélo-arabe.

C’est dans cette nouvelle conjoncture que des historiens consacrés, tel Walid Khalidi4, ou plus jeunes, tel Yazid Sayigh5, ont entrepris de publier des travaux novateurs portant sur l’histoire contemporaine de leur pays et plus particulièrement sur celle de la résistance et du mouvement national. Ce courant est, toute spécificité gardée, l’équivalent palestinien6 de ce que l’on a appelé la « nouvelle histoire » israélienne, attelée depuis quelques années à la relecture et à la remise en question du récit israélien dominant des événements de 1948.

Parallèlement et bien que cela ne relève pas de l’histoire stricto sensu, un phénomène, capital, est en train d’apparaître dans le domaine romanesque ! Il concerne des œuvres dont le matériau est constitué des récits de la Nakba, de l’histoire de l’expulsion généralisée telle que vécue par des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Le fait pourrait surprendre. Ainsi, les Palestiniens obsédés par leur terre perdue et par le drame vécu depuis un demi-siècle, n’auraient pas vraiment raconté ce qui leur est advenu ? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les Palestiniens, tant que l’exil demeurait absolu, n’ont quasiment pas dit l’exode, mais ses conséquences. Comme si le traumatisme qui les avait atteints les avait aussi frappés de mutisme. Comme si l’absence absolue interdisait les récits de la genèse de l’absence tant qu’un retour sur la terre n’était pas amorcé.

Ces romans – telle l’œuvre-fleuve en cinq volumes de Faysal Hurani7, puisée dans les témoignages et le vécu des acteurs – constituent une « première » dans l’histoire des lettres palestiniennes. Outre leur qualité littéraire, ces romans, source d’une extrême richesse pour l’historien, sont très certainement le signe qu’une réalité est en train de profondément changer. Ils annoncent l’irruption de la vie dans les textes.

 

Extrait de « Les usages politiques du passé », sous la direction de François Hartog et Jacques Revel

 

 

  1. E. Sanbar, « Le vécu et l’écrit. Historiens-réfugiés de Palestine », Revue d’Études palestiniennes, 1, automne 1981, p. 62-75.
  2. ‘Arif al-‘Arif, Al-Nakba (« La Catastrophe »), Beyrouth-Saida, al-Maktaba al-‘Asriyya, 1956-1960, 6 vol. Al- Nakba fî Suwar (« La Catastrophe en images »), Beyrouth, Dâr al-‘Ilm lil-Malayîn, 1961.
  3. C. Zurayk, Ma‘na al-Nakba, Beyrouth, Dâr al-‘Ilm lil-Malayîn, 1948.
  4. Pour une bibliographie plus complète concernant la période de 1948, voir W. Khalidi et J. Khadduri, eds, Palestine and the Arab-Israeli conflict. An annotated bibliography, Beyrouth, Institute for Palestine Studies, 1974, notamment p. 255-265.
  5. Y. Sayigh, Armed struggle and the search for a State. The Palestinian national movement, 1949-1993, New York- Oxford, Clarendon Press, 1997.
  6. W. Khalidi, L’histoire véridique de la conquête de la Palestine, n° sp. de Revue d’Études palestiniennes, mars 1998; et Id., «Deir Yassine. Autopsie d’un massacre », Revue d’Études palestiniennes, 17, mars 1998, p. 20-58.
  7. F. Hurani, Durûb al-Manfâ (« Les chemins de l’exil »), Damas, Éd. Kanaan, vol. 1, 446 p. ; Amman, Éd. Dar Sindbad, 1996-1998, vol. 2 et 3, 442 + 450 p.

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