Hébron, apartheid au grand jour 

Bulletin N°79

En 1997, le gouvernement israélien et l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) ont signé un accord qui a divisé la ville en deux zones : zone H1, contrôlée par l’Autorité palestinienne, et zone H2, contrôlée par l’armée israélienne.

En zone H2, qui représente près de 20 % du total du territoire de Hébron, vivent environ 40 000 Palestiniens et 800 colons israéliens. La police des frontières et l’armée y sont chargées de maintenir l’ordre. Comme partout où il y a des colonies autour de Hébron.

Une organisation israélienne, Breaking the Silence, a recueilli les témoignages de soldats ayant servi à Hébron (https://www.breakingthesilence.org.il/) ; ceux-ci y dénoncent non seulement l’occupation, la violence de l’armée et des colons mais surtout la dualité du système légal appliqué aux habitants de la Cisjordanie selon qu’ils sont Israéliens ou Palestiniens.

Deux poids, deux mesures [1]

L’organisation propose une analyse des témoignages recueillis, qui rend évidente l’instauration d’un système d’apartheid dans le cadre de Hébron.

« (…) les témoignages des soldats montrent comment au nom de l’ « application de la loi », Israël maintient un double système légal : d’un côté, les Palestiniens sont gouvernés par laloi martiale, mise en œuvre par les militaires et sujette à de nombreux changements ; de l’autre, les colons israéliens sont généralement soumis aux lois civiles, votées par une législature démocratiquement élue et appliquées par la police. Dans les Territoires (ndlr : c’est ainsi que les Israéliens appellent le territoire palestinien), l’autorité légale israélienne ne représente pas les Palestiniens et leurs intérêts, qui se voient soumis à ce système par les menaces. visant à renforcer la supériorité militaire israélienne. »

«  … je l’appelle la lumière de l’apartheid »[2] (témoignage 1)

Grade: lieutenant – Unité: Nahal, 932ebataillon – Période: 2014

Vous me demandez où j’ai vu la violence à Hébron? C’est comme demander si j’ai
vu Hébron à Hébron. C’est vraiment à chaque coin de rue. Vous venez de laisser votre poste et vous êtes déjà dans la rue qui sépare les gens en fonction de leur appartenance ethnique ou nationale ou quel que soit le vocabulaire aseptisé utilisé pour justifier ce qui se passe là. Il n’y a pas beaucoup d’endroits dans les territoires [occupés] pour lesquels je pense qu’il convienne de parler d’apartheid parce que je pense que c’est simplificateur et univoque, parce que la situation dans les territoires est vraiment complexe. Mais à Hébron, c’est … je ne sais pas, je l’appelle “lumière de l’apartheid”. Ce n’est pas que je me promène avec des chiens, que je frappe de vieilles dames toute la journée et que je fasse ce que je veux.  Mais on voit très clairement où les Juifs peuvent passer et où les Arabes ne peuvent pas passer. C’est très clair pour qui l’armée travaille. Et ce n’est pas pour la population palestinienne. La mission n’est pas de maintenir l’ordre; la mission, c’est d’imposer la suprématie juive dans la ville de Hébron. Ce n’est pas que nous, les soldats, nous soyons entre le marteau et l’enclume, [mais c’est plutôt] nous qui sommes le marteau lancé contre les Palestiniens par les colons.

« Inutile d’exagérer, c’est un Juif après tout… »(numéro de catalogue: 586237)

Rang: sergent de première classe
Unité: 455ecorps de blindés (de réserve)
Région: région de Hébron
Période: 2013

Quelle est votre responsabilité envers les Palestiniens blessés?

Il n’y avait pas de formation de ce genre. Une fois, j’ai demandé ce qui se passait si des colons s’adonnaient à la violence contre des Palestiniens et on m’a dit qu’on était censé arrêter le colon. J’ai demandé: «Puis-je le menotter avec un colson?». Et ils ont répondu: «Inutile d’exagérer, il est juif, vous pouvez le retenir.» Aucune attention sérieuse n’est accordée à ce genre d’affaire. Par définition – et c’est très, très clair – notre objectif est de protéger les colons juifs, il n’y a pas d’autre interprétation. Il n’existe rien qui signifie protection de la population palestinienne.

« Vous n’avez pas besoin d’un mandat… » (témoignage 27)

Grade: lieutenant – Unité: Nahal, 932
Période: 2014

Lorsque vous effectuez une perquisition chez un Palestinien, vous n’avez pas besoin d’un mandat du tribunal. Vous devez vouloir le faire et ensuite vous le faites. Ce n’est pas comme avec un citoyen israélien : si un policier veut entrer dans ta maison, il doit soit y avoir une forte suspicion que tu as a commis un crime ou alors que quelqu’un est en danger ou encore qu’on ait un document du tribunaldéclarant qu’il a un mandat pour perquisitionner et obtenir des preuves.

À Hébron, si vous êtesPalestinien, j’entrerai chez toi chaque fois que j’en aurai envie et je rechercherai tout ce que je veuxet je vais mettre ta maison sens dessus dessous si j’en ai envie.

C’est pareil quand tuveux, je ne sais pas, une patrouille à pied – et vous voulez vous reposer sur le toit de quelqu’un etexplorer la région. Ou, disons, chaque fois que nous arrêtons un véhicule à Abu Sneineh, qui est lequartier adjacent au quartier juif là-bas, vous mettez toujours un soldatou deux sur le toit pour explorer et voir qui arrive de loin, qui jettedes pierres, d’où, et des trucs comme ça. Vous ouvrez simplement la porte de leur maison, vous leur dites: «Ecarte-toi, nous montons sur ton toit pour faire du repérage». Vous savez d’avance qu’ils vont crier et contester et vous savez que cela n’a pas d’importance parce quevous allez monter sur le toit.
Que faites-vous quand ils commencent à crier et à contester?
Vous criez plus fort et vous obtenez ce que vous voulez. Je veux dire, ce ne sont pas des idiots, la plupart d’entre eux. Ils savent : vous les arrêterez ou vous les frapperez et, à la fin, vous irez sur le toit. Ils ne vont pas vous empêcher de monter sur le toit. Ils comprennent qui a le pouvoir.Oui. Écoute, c’est ce qui te fait vraiment chierà Hébron. (…)

En bref, vous entrez simplement dans leurmaison et ils n’ont pas … Il n’y a même pas de discours de, comme des droits. Pour avoir desdroits, vous avez besoin d’un système qui fait respecter la loi et l’ordre, et là-bas, personnene vous les reconnaît. Ces choses que nous considérons complètement acquises. Par exemple, n’importe qui exigerait une sorte de respect de base d’un policier. Le privilèged’être innocent jusqu’à preuve du contraire, ici, cela ne fait même pas partie du lexique. On en est trop loin.
C’est à des années-lumière du discours de … vraiment, comme je l’aidit, celui qui commande cette mission en ce moment est le shérif du village. Il feratout ce qu’il veut.

« J‘ai fait la même chose avec des enfants palestiniens… » (témoignage 8)

Rang : capitaine

(…) Aucas où un enfant juif jette une pierresur les maisons arabes ci-dessous – dans la mesure où cet enfantest juif et fait partie des nôtres et vu qu’il estde la même communauté juive qui nous donnedes cookies – alors, quand l’armée, mes soldats, mon commandant d’escouade se retrouventface à ce gamin, leur attitudesera complètement différente de leur attitude envers unenfant palestinien qui jette une pierre sur la communauté juive. Un enfant palestinien qui jette des pierres sur la communauté juive est saisi de force, emmené, contrôlé et arrêté.
Un enfant juif qui jette [des pierres] sera grondé, “non, non, non, ne fais pas ça”, [ou ils] disentà son père qu’il ne devrait pas faire cela. C’est ça, fondamentalement. Dans une situation différente, j’ai fait la même chose avec [des enfants] palestiniens.

Les colons et leur milice, l’armée et la police[3] 

« Les témoins de cette partie (ndlr : du livre référencé en note) relèvent également le rôle actif des colons dans l’application de la loi martiale. Certains d’entre eux occupent des postes publics et participent aux délibérations et aux décisions militaires qui gouvernent la vie des Palestiniens habitant la zone de leur colonie. Beaucoup de colons travaillent pour le ministère de la Défense en qualité de coordinateurs de sécurité de leur colonie ; ils exercent alors une influence accrue sur la région, notamment en matière de transport, d’accès aux routes, de patrouilles de sécurité. Il peut même arriver qu’ils participent au briefing des soldats. Les forces de sécurité ne considèrent pas les colons comme des civils assujettis à la loi, mais comme une puissante entité avec laquelle elles partagent des objectifs communs. (…) Les violences des colons contre les Palestiniens ne sont pas traitées comme une infraction à la loi : c’est au contraire un moyen supplémentaire pour Israël d’exercer son contrôle sur les Territoires.On prétend parfois que la police est trop faible pour faire respecter la loi aux colons. Les témoignages de cette partie suggèrent, au contraire, que la loi n’est pas appliquée parce que les forces de sécurité traitent les colons comme des partenaires et non comme des citoyens ordinaires. … »

 « Les flics sont leurs amis… » (témoignage 12)

Rang: premier sergent ·
Unité: Nahal, 932ebataillon ·
Période: 2014

Ils (les colons) savent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent et ils fonttout ce qu’ils veulent. Ils savent que nous ne pouvons rien faire. Les flics sont leursamis, amis de leurs familles. Ils savent que rien ne leur arrivera.
Ils savent qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent, ils peuvent dire «Mort aux Arabes !», dire qu’ilsméritent tous de mourir. Ils savent qu’ils peuvent les gifler ; ils savent qu’ils peuvent les frapper ; ils savent qu’ils peuvent les voler s’ils le veulent et que rien ne
leur arrivera. C’est vrai, ils savent que les soldats ne peuvent rien faire.
Pour que les soldats acceptent davantage ce comportement, ils distribuent des cadeaux. Ils invitent(les soldats) à s’asseoir (pour les repas) dans la maisondu Chabad (ndlr centre communautaire de juifs ultra-orthodoxes). C’est incroyable, vous mangez lanourriture dégueulasse de l’armée toute la semaine et ensuiteun incroyable dîner fait maison à Chabad.Cela vous influence, c’est le conditionnement [classique].
(…)

 

« Juste pour leur donner le sentiment que nous les contrôlions… »(témoignage 48)

 

Rang : premier sergent

Unité : Nahal, 50ebataillon

Période : 2012

 

(…) Vous ont-ils dit qui vous êtes censés protéger sur le terrain?
Chaque fois que nous partons en mission, on nousdit que nous sommes là pour les Juifs. Nous considérionstout Palestinien comme suspect, toujours. Nous devions être vigilants que ce soit aux croisements, dans les postes de garde et regardersoupçonneusement chacun d’entre eux. Nous faisionsbeaucoup de choses là-bas ; vraiment, aujourd’hui, je me dis, je crois que, si j’étais de l’autre côté, je ne sais pas si j’aurais pu réagir avec une telle retenue, [comme] la population palestinienne réagit à l’armée ou aux Juifs de la région.
Par exemple?
Par exemple, nous devions effectuer une ou deux fois par jour une patrouille dans les quartiers palestiniens, même s’ils étaient aussi calmes que possible, juste pour leur donner le sentimentque nous les contrôlions, la dissuasion. “Vous voyez, l’armée est ici, n’osez même pas causerproblème, nous avons des soldats qui vous marchent sur les orteils. ” Nous nous promenions, entrionsdans les magasins, un peu comme pour voir que tout était ok, nous continuions à marcher. Mêmesi rien de problématique ne se passait. Je me rappelle même avoir demandé à mon commandant de peloton pourquoi nous faisions ce que nous faisions à ce moment-là. Et il a dit: «  Manifester notreprésence, faire de la dissuasion, pour montrer aux Palestiniens qu’il y a quelqu’un qui règne sur eux. »

[1]BREAKING THE SILENCE, Le livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent. Paris, éd. Autrement, 2013. p 24.

[2]BREAKING THE SILENCE, Occupying Hebron. Soldiers’ testimonies from 2011_2017, sur le site.

[3]BREAKING THE SILENCE, Le livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent. Paris, éd. Autrement, 2013. p 24.

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