Hasbara, la propagande à l’israélienne

Bulletin 45

Hasbara signifie : « explication publique ». En réalité, ce sont des départements chargés de la propagande au sein de ministères et de l’armée. Cet article passe en revue certains aspects de la propagande israélienne .

« Nous devons nous inspirer des tactiques utilisées par les nazis », c’est ce qu’a déclaré,
lors d’une conférence concernant les moyens d’améliorer l’image d’Israël, Mme Hadassa Ben-Itto, magistrate à la retraite et spécialiste du « Protocole des sages de Sion ». C’est-à-dire faire comme les nazis qui ont refusé toute discussion à propos de ce fameux « protocole » et ont continué à défendre leur point de vue, y compris devant des tribunaux, même s’ils n’avaient aucune preuve.

Le ton est donné : pour redorer le blason d’Israël, terni dernièrement par l’agression sans précédent sur Gaza et l’attaque contre la flottille dans les eaux internationales, tout est permis et même légitime.

De la traduction…

Dans un article de 2002, Brian Wittaker  analyse la crédibilité du Middle East Research Institute (MEMRI) basé à Washington qui inonde les journalistes de traductions d’articles de journaux arabes. Il détecte une série d’éléments suspects : le site de cet institut ne donne ni nom de contact ni adresse du bureau. Par ailleurs, en se penchant sur les fondateurs du MEMRI, il découvre deux personnalités pour le moins orientées. D’abord, Yigal Carmon, officier des services secrets militaires israéliens pendant 22 ans et conseiller pour le contre-terrorisme auprès de Yitzhak Shamir et Yitzhak Rabin. Ensuite, Meyrav Wurmser, auteur –entre autres- d’un article intitulé « Israël peut-il survivre au post-sionisme ? » où elle dénonce les intellectuels israéliens de gauche comme des gens qui sapent le moral d’Israël et sa volonté de se défendre. En plus de cela, sur une page aujourd’hui effacée du site, on peut voir que trois des six membres du staff ont travaillé pour les services secrets israéliens. Mais ce n’est pas tout : bien que le MEMRI se dise non-partisan et prétende défendre la démocratie libérale, la société civile et le libre marché, une page –effacée elle aussi- déclarait que l’institut mettait en évidence « la pertinence du sionisme pour le peuple juif et l’Etat d’Israël ».

Doit-on dès lors s’étonner que les articles choisis ne donnent qu’une image négative du monde arabe, conforme à l’agenda israélien ? Il n’empêche que beaucoup de journalistes anglophones, ne lisant pas l’arabe, utilisent ces traductions qui leur sont gracieusement envoyées.

… Au « Centre pour le suivi de l’impact de la paix » (The Center for Monitoring the Impact of Peace, CMIP)  …

On se souviendra de la polémique sur les manuels scolaires palestiniens. Elle fut initiée par le CMIP, fondé en 1998 par un colon israélien , Itamar Markus – il a travaillé pour David Bar-Ilan, second de Netanyahou- , qui, pour raison d’objectivité sans doute, s’était donné une adresse aux Etats-Unis (aujourd’hui le centre a une adresse en Israël). Même si des Israéliens et des chercheurs palestiniens et internationaux avaient démontré l’inexactitude de la critique, l’image de manuels biaisés, incitant à la haine est restée dans le public et reprise périodiquement par les médias. Il est vrai que le CMIP disposait de fonds suffisamment importants pour pouvoir distribuer notamment aux parlementaires français des documents vidéos gratis.

Depuis 2000, l’ « Institut pour le suivi de la paix et de la tolérance culturelle dans l’éducation scolaire » a repris le flambeau. Son directeur, Yonahan Manor, fut pendant six ans, directeur général du département de l’information de l’organisation sioniste mondiale. C’est ainsi que cet institut dans une étude intitulée « Arabs, Islam and Palestinians in Israeli Textbooks » (2009) prétend déceler dans les manuels israéliens des éléments encourageants tels que le fait de regarder « l’autre » comme un être humain… Les études approfondies de Nurit Peled , professeur à l’université de Jérusalem, spécialiste des sciences de l’éducation, démontrent exactement le contraire (Nurit PELED, Palestine in Israeli School Books: Ideology and Propaganda in Education, Tauris Academic Studies, 2010).

Mais l’activité anti-palestinienne d’Itamar Markus ne s’arrête pas là : il est aujourd’hui à la tête de « L’Observatoire des Médias Palestiniens » qui recherche et publie sur son site toute émission ou discours ou article qui, d’après lui, démontrent l’antisémitisme, la haine d’Israël et finalement la non-volonté de paix des Palestiniens. Pour donner une idée des orientations du site, il suffira de citer un article co-écrit avec la co-fondatrice, Barbara Crook, « Kill a Jew – Go to Heaven, a study of Palestinian Authority anti-Semitism». Par ailleurs, outre que la traduction est souvent incertaine, elle joue aussi sur la méconnaissance du spectateur/lecteur occidental de la culture arabe. Le site s’est élargi à des pages en français et l’observatoire est intervenu (et intervient encore) comme « spécialiste » au sénat américain et dans les universités américaines ou encore dans les parlements en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Norvège, en Suisse et en Australie. Son impact n’est donc pas négligeable.

… En passant par l’assaut sur le Net…

Tout pays en guerre a bien sûr ses outils de propagande. Il n’y a là rien de nouveau. Mais en Israël, le ministère des Affaires étrangères a son département de propagande. En 2006, lors de la guerre contre Gaza et le Liban, Amir Gissin, directeur du département des Affaires publiques du ministère des Affaires étrangères, lançait un appel :

« Chers Amis,
Beaucoup parmi nous savent l’importance du Net comme nouveau champ de bataille pour l’image d’Israël. Il est temps de faire mieux et de coordonner nos efforts on-line au nom d’Israël. Une compagnie de logiciel a développé pour vous un outil sur et utile pour nous, The Internet Megaphone. Prière de vous rendre sur www.giyus.org – ndlr GIYUS – Give Israel Your United Support
– Charger Megaphone et vous recevrez quotidiennement la mise à jour avec le lien instantané à une importante base de données, les articles problématiques qui exigent vos commentaires, etc .
Nous avons besoin de 100.000 utilisateurs de Megaphone pour faire la différence. Aussi, je vous en prie, distribuez ce mail à tous les supporters d’Israël.
Faites le maintenant. Pour Israël.
Juillet 2006, Amir Gissin, Directeur du Département des Affaires publiques (Hasbara), ministère des Affaires étrangères.
»

Même si des critiques se sont élevées en Israël, pour condamner ce genre d’initiatives , jugées improductives, le système a inondé le Net de réponses toutes faites ou de questions faussement naïves sur le conflit israélo-palestinien ou simplement sur le monde juif.

Depuis, les initiatives du genre se sont multipliées. Ainsi, en 2009, lors de l’opération « Plomb durci », le ministère des Affaires étrangères a formé des « brigades » pour la hasbara. Dans un mail faisant appel à volontaires, on peut lire : « Nous détenons la suprématie militaire mais nous avons échoué dans la bataille sur les médias internationaux. Nous devons gagner du temps pour permettre à l’armée de réussir. (…) Plus nous mettons en ligne, nous bloggons, nous répondons aux articles de journaux, nous votons, plus nous devrions profiter d’un sentiment positif . » Pour aider les internautes à faire leur travail, non seulement on leur fournit des sites sionistes pour qu’ils y puisent leurs informations mais encore on leur signale les médias à cibler, parmi lesquels la BBC, le Guardian – Un site spécifique suit de près le Guardian : www.cifwatch.org : Monitoring and exposing antisemitism on the Guardian newspaper’s « Comment is free » blog. Ce site, relais de la propagande israélienne, a toute une page pour montrer le ridicule des mensonges concernant la flottille -, Sky News, Yahoo!News, le Times, par exemple. Les juifs ou les Israéliens qui critiquent la politique israélienne sont souvent les premiers visés par les brigades de propagande.

Les internautes recrutés sont « des jeunes fans d’informatique pratiquant parfaitement une ou plusieurs langues étrangères afin de répondre aux critiques qui fusaient dans les blogs ainsi que dans le courrier électronique des grands journaux européens et américains » (Serge DUMONT, Israël muscle sa riposte sur le net, Le Temps, janvier 2010). Bien sûr, ces internautes iront le visage masqué. Comme le déclarait en 2009, M. Shturman, directeur adjoint du département de la hasbara du ministère : «  Nos gens ne diront pas: Salut, je suis du département de la hasbara du ministère des Affaires étrangères et voilà ce que je veux vous dire. Et ils ne s’identifieront pas nécessairement comme Israéliens… Ils s’exprimeront comme de simples internautes et comme de simples citoyens.  Ils écriront des réponses qui sembleront personnelles mais qui se baseront en fait sur une liste de messages que le ministère des Affaires étrangères a préparés . »

Depuis qu’Avigdor Lieberman a succédé à Tzipi Livni, les crédits alloués pour cette opération ont été augmentés et des professionnels de la communication ont été recrutés. Et payés.

Toujours à la même période, l’armée israélienne a posté des vidéos sur Youtube notamment des assassinats de « cibles terroristes ».  Jugeant cette opération un succès, l’armée a décidé elle aussi de mettre sur pied une unité spéciale pour la « hasbara » : elle s’active sur les blogs, Youtube, Facebook et Twitter .

Elon Gilad  qui dirige l’armée de bloggeurs du ministère a suggéré une coopération avec le ministère de l’Immigration qui a fourni la liste de milliers de nouveaux immigrants en Israël. Un recrutement intéressant puisque ceux-ci pouvaient rédiger des messages pro-israéliens sur les sites web de leur pays d’origine.

Enfin, en juin 2010, le Ministre de l’Information et des Relations avec la diaspora, Youli Edelstein, a annoncé la création d’une chaîne TV pour informer et « réinformer » dans le monde entier. Cette chaîne diffusera en anglais et, par la suite, probablement, en espagnol, en français et en russe. Youri Edelstein compte bien sur la collaboration de la diaspora . Une aide qui existe déjà en France : il suffit d’aller voir le site www.juif.org qui a créé une page « Forces de défense d’Israël sur internet ».

…et la formation des citoyens lambda

Le même Youli Edelstein, dans sa campagne intitulée « Tseva Hasbara Leisrael » – par analogie avec « Tseva Haganah Leisrael », soit Tsahal, soit l’armée israélienne – , a fait imprimer des petits guides distribués à l’aéroport pour aider les voyageurs israéliens à défendre et vendre leur pays .

« Nous avons décidé de donner aux Israéliens amenés à voyager hors du pays des outils et des conseils efficaces pour les aider à répondre aux attaques contre Israël, que ce soit lors de situations privées ou publiques. J’espère que nous allons réussir ensemble à inverser la donne et à monter au monde qu’il existe un autre visage d’Israël.”

(Gil HOFFMAN, “Hasbara : Israel recrute”, www.jpost.com)

Il a aussi lancé un site www.masbirim.gov.il qui donne des infos sur les inventions israéliennes, la technologie ou encore sur le droit au retour des Palestiniens , etc. Enfin, il a prévu d’organiser des ateliers à travers le pays pour former aussi bien des hommes d’affaires que des politiciens, des athlètes que des guides touristiques, des mouvements de jeunesse, etc.

A côté de cela, des sociétés se sont spécialisées dans la formation d’ « ambassadeurs amateurs ». Ainsi, la société Debate Ldt a été sélectionnée par le gouvernement israélien  pour encadrer cette initiative (Ron FRIEDMAN, “Ambassadeurs amateurs : armée de défense d’Israël”, www.jpost.com , 2010). La société est chargée d’organiser 200 ateliers en 2010. La formation qu’elle dispense est particulière : « Ce ne sont pas des informations que nous fournissons, mais un art. Celui de manœuvrer une discussion de façon efficace  ». Outre l’art de la persuasion (importance du vocabulaire, utilisation d’analogies, etc.), les formateurs insistent sur le fait que l’émotion est plus efficace que la logique pour convaincre. (D’où, sans doute, les reportages sur Sederot, les invocations constantes à l’holocauste, etc.)

Sélectionnée par le ministère des Affaires étrangères, Debate Ldt opère par contrat avec l’Agence juive. D’autres programmes du même type existent comme, par exemple, le « Hasbara Fellowship in Israël », qui s’adresse plus particulièrement aux étudiants.

…ou encore l’utilisation des écrivains, athlètes, etc.

Debate Ldt se vante aussi d’avoir créé « une structure constituée de 50 personnalités, leaders dans leur domaine, qui ont décidé de représenter leur pays avec fierté ». Ces personnalités ont droit à une formation approfondie et sont incitées à parler d’Israël à l’étranger ou en Israël avec des visiteurs étrangers.

Les guides touristiques aussi ont été invités à ces formations.

Par ailleurs, le département littérature à la division des affaires culturelles et scientifiques du ministère des Affaires étrangères, joue aussi son rôle : la littérature israélienne traduite à l’étranger est aussi considérée comme un outil important. Ainsi Dan Orian , qui en fut le directeur, déclare très simplement : « Initialement je ne voulais de ce poste. Je voulais un poste diplomatique, mais rétrospectivement, il se trouve que ce poste est non seulement important mais aussi a un maximum d’influence » et d’ajouter : « Nous sommes perçus comme un pays agressif qui impose des fermetures sur les Territoires et, de façon impromptue, apparaît une écrivaine qui parle de relations familiales avec une écriture très “non-politique”. Ceci peut changer toute la perception de la société israélienne. ” (D’après un article du Haaretz, sur www.tunisia-today.com qui a donné comme titre : “Comment Israël utilise ses écrivains et poètes pour toiletter son image de marque?”. Voir aussi “Salon du livre : derrière les rideaux, la Palestine“)

Le département finance donc en tout ou en partie les voyages des écrivains et poètes, aide à leur hébergement et apporte une aide financière pour leur traduction. Le département déclare avoir entre 50 et 100 auteurs prêts à mener le dialogue avec le monde.

De fait, tout le monde est mis à contribution. Déjà, en 2005, une campagne avait été lancée par le ministère des Affaires étrangères, le bureau du Premier ministre et le ministère des Finances pour redonner une image de marque à Israël. Initiée aux Etats-Unis, cette campagne liftait le visage d’Israël en minimisant la religion et évitant toute discussion sur le conflit avec les Palestiniens. L’idée est que, si Israël apparaît comme un Etat moderne et non un lieu de conflit, Israël trouverait plus d’audience dans le public. C’est ainsi que sont mises en avant les réussites économiques, techniques et scientifiques, surtout dans le domaine médical. Israël apparaît alors comme un pays qui apporte quelque chose à l’humanité. Yuli Edelstein a bien sûr repris cette initiative qui sera supportée par la chaîne de TV, mentionnée plus haut.

Conclusions

Ce déploiement de moyens pour donner une image positive d’Israël dénote la conscience de ses dirigeants de la difficulté croissante de faire accepter par les opinions publiques ses violations patentes des droits de l’homme, du droit international et la brutalité de son occupation. Il n’est pas sûr que la machine de guerre propagandiste marchera. Les journalistes sérieux ne se laissent pas leurrer et les internautes lambda de moins en moins.

Cette propagande n’est d’ailleurs pas du goût de tout le monde en Israël. Une éditorialiste du Yediot Aharonot   l’a critiquée écrivant : « Beaucoup de ces opinions que nous sommes censés apprendre par cœur ne font partie d’aucun consensus. Elles reflètent l’aile droite de l’échiquier politique, qui domine actuellement dans le pays. » . Par ailleurs, elle affirme qu’inonder le net ne marchera pas car « De bonnes relations publiques ne peuvent rendre la réalité des territoires occupés plus aimable. Des enfants sont tués, des habitations bombardées, des familles affamées. »

Finalement, les procédés les plus sophistiqués ne cacheront jamais la réalité des images et la systématisation des interventions téléguidées risque fort d’énerver.

Le créneau le plus dangereux semble donc bien celui de la traduction, des études dites scientifiques ou encore la promotion d’Israël au travers de ses représentants culturels, sportifs ou autres.

Mais le problème majeur subsiste : si les opinions publiques résistent assez bien à la propagande israélienne, le monde politique qui a tous les moyens de lire les rapports de l’ONU et de ses agences ou encore des ONG de droits de l’homme ou humanitaires, ce monde politique reste, dans sa grande majorité sourd et aveugle, devant le drame palestinien. Les lobby pro-israéliens savent comment les influencer et ils le font certainement avec plus de doigté et des arguments plus convaincants.

Marianne Blume

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