Gaza. Les orphelins de Nema

Les Abu Said sont des bédouins. Depuis 40 ans ils vivent des fruits de leur terre dans une ferme isolée près de Johr el-Diek, devant la frontière orientale de Gaza City. Ils déclarent ne pas avoir eu de gros problèmes avec le belliqueux voisinage israëlien pendant quarante ans. En réalité, lorsqu’on approfondit la discussion avec le chef de famille, on se rend compte qu’après la première intifada, puis la seconde et le début du siège, sous la menace des armes, ils ont dû progressivement reculer leurs cultures de manière conséquente. S’il y a vingt ans ils labouraient leur terre à l’abri de la frontière, maintenant ils l’ont reculée de 400 mètres, avec des pertes considérables : des beaux vergers autrefois florissants et chargés de fruits, ils ne restent même plus les racines.

Les cinq enfants orphelins de Nema Abu Said
Les cinq enfants orphelins de Nema Abu Said (@Vittorio Arrigoni)

Malgré cette position défavorable, la machine à broyer Plomb Durci n’a pas fait de victimes dans la famille Abu Said. Toutefois, il y a quatre jours, le massacre a bien eu lieu.

Mardi soir, il est à peu près 20h45, quelques femmes prennent l’air dans la cour devant la maison lorsqu’elles entendent soudain un premier coup sourd, puis aussitôt un second suivi d’un violent bourdonnement, semblable à celui d’un millier d’insectes lancés de toutes leurs forces contre elles. L’essaim d’abeilles métalliques commence à s’acharner sur la façade de l’habitation la transformant rapidement en passoire, puis de leur aiguillon d’acier elles s’attaquent avec avidité à la chair des bédouines.

Sans aucune raison justifiant l’attaque, un char d’assaut israélien a tiré deux coups d’artillerie : Amira Jaber Abu Said, 30 ans, est touchée et blessée à l’épaule par des éclats d’explosif et de flèches en acier, et sa belle-sœur de vingt-six ans, Sanaa Ahmed Abu Said, a un pied qui saigne. Prises de panique, elles se réfugient dans l’habitation et appellent une ambulance alors que depuis la tourelle militaire sous laquelle stationne le blindé israélien une mitrailleuse tire pendant dix minutes, sans interruption, vers elles.

Les ambulances arrivent sur les lieux après un quart d’heure, mais elles sont obligées de faire demi-tour : les Forces d’Occupation Israélienne ne leur accordent pas l’autorisation de passer et menacent de faire feu également sur les auxiliaires médicaux.

Une fléchette extraite du mur de la maison de la famille Abu Said
Une fléchette extraite du mur de la maison de la famille Abu Said (@Vittorio Arrigoni)

Près d’une heure de tranquillité apparente s’est écoulée lorsque Nema Abu Said, trente-trois ans, mère de cinq enfants, est prise de désespoir en s’apercevant que son fils cadet, Nader, dort encore hors de la maison, inconscient du danger. Elle se précipite à l’extérieur pour le ramener avec elle lorsqu’un autre coup sourd retentit et l’énième essaim de flèches assassines la frappe. Nema meurt sur le coup. Son beau-frère, Jaber Abu Said, 65 ans, est blessé à la cuisse droite par les éclats de l’obus.

La famille a continué d’appeler les secours en vain : une ambulance du Croissant-Rouge n’obtient l’autorisation israélienne d’arriver sur les lieux qu’au bout de deux heures, elle recueille 3 blessés et une femme déjà morte.

Au terme de l’opération militaire « Plomb Durci » ayant causé la mort de plus de 1400 personnes, des victimes civiles en très grande majorité parmi lesquelles on compte 300 enfants, Amnesty International a documenté le type d’armes utilisées par les forces d’occupation israéliennes contre la population de Gaza. Parmi celles-ci, les fléchettes : de petits dards métalliques à la pointe acérée, de 4cm de longueur et pourvus de 4 ailettes dans la partie postérieure, avec lesquelles on charge les obus de 120mm des chars d’assaut. Lorsque le projectile explose en l’air, à 30 mètres du sol, il disperse dans un rayon conique un essaim de 5 à 8 mille fléchettes, en frappant une surface de 300m sur 100.

S’agissant d’une arme antipersonnelle, l’usage des fléchettes, utilisées puis bannies par l’armée américaine au Vietnam, devrait être interdit dans des zones habitées. Depuis 2001 et encore aujourd’hui, à Gaza comme au Liban, Israël ne lésine pas sur son usage illégal.

Jaber Abu Said tient un éclat de l’obus qui l’a blessé
Jaber Abu Said tient un éclat de l’obus qui l’a blessé (@Vittorio Arrigoni)

Le 5 janvier 2009, à Beit Hanoun, au Nord de la Bande de Gaza, de nombreux obus chargés de fléchettes furent tirés sur la route principale et tuèrent deux civils : Wafa’ Nabil Abu Jarad, jeune mère de 21 ans enceinte de deux jumeaux, et Islam Jaber Abd-al-Dayem, touché au cou par une fléchette. Un an auparavant, le 16 avril 2008, le jeune cameraman de l’agence Reuters, Fadel Shana, fut tué par des fléchettes, à Johr el-Diek, à quelques centaines de mètres de la ferme de la famille Abu Said.

En 2003, la Haute Cour de Justice israélienne a rejeté une pétition présentée par deux groupes de défense des droits de l’homme qui demandaient de bannir l’usage des fléchettes à Gaza.

Selon l’un des groupes à l’origine de la pétition, Physicians for Human Rights, association médicale américaine, prix Nobel de la Paix en 1997, les fléchettes sont des armes à vocation terroriste, fabriquées non seulement pour tuer, mais pour provoquer blessures et handicaps permanents.

En tournant le dos à la frontière, aux tourelles militaires, aux radars et au réseau de barbelés, nous avons laissé Jaber et le reste de la famille Abu Said qui continuent à vivre dans leur ferme. Animés par l’orgueil de vouloir mourir sur leur terre, liés par le fait de ne pas avoir d’autre lieu où se réfugier.

Tout au long de notre visite de condoléances, le petit Nader nous a demandé si nous savions où était sa maman. Aucun des membres de la famille n’a encore trouvé les mots qui conviennent pour expliquer à cet enfant innocent l’aberration d’un autre massacre.

Mais ces mots existent-ils vraiment ?

Restons humains.

Vittorio Arrigoni

Traduit de l’italien par Yasmina Khamal.

L’un des fils de Nema devant la maison familiale
L’un des fils de Nema devant la maison familiale (@Vittorio Arrigoni)

Journaliste freelance et militant pacifiste italien, membre de l’ISM (International Solidarity Movement), Vittorio Arrigoni écrit notamment pour le quotidien Il Manifesto. Il vit dans la bande de Gaza depuis 2008. Vittorio Arrigoni est l’auteur de Rester humain à Gaza (Gaza. Restiamo umani), précieux témoignage relatant les journées d’horreur de l’opération « Plomb durci » vécues de manière directe aux côtés des ambulanciers du Croissant-Rouge palestinien.

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