Ex-libris

Bulletin Paletstine n°75

par Catherine Fache

 D’hier à aujourd’hui, Israël tente de tuer l’identité palestinienne notamment en niant, en récupérant ou détruisant la culture.  Le projet d’Emily Jacir pour la Documenta 13, “Ex-Libris” (2010-2012), s’intéresse aux livres pillés lors de la Nakba par l’armée israélienne. Une Nakba peut connue.

Quand l’artiste palestinienne Emily Jacir participe en 2012 à la 13e Documenta de Kassel, elle est frappée par plusieurs coïncidences liées à des destructions ou vols de livres.

La ville de Kassel, dans le Land de Hesse, non loin de la frontière de l’ancienne Allemagne de l’Est, fut entièrement détruite pendant la Seconde Guerre. S’y tient tous les cinq ans, depuis 1955, la Documenta, une des plus importantes expositions internationales d’art contemporain. Le bâtiment central de cette manifestation, le Fridericianum, bibliothèque renommée qui abritait entre autres la collection des anciens souverains de la région, fut bombardé par les Britanniques en 1941. Quelque 350 000 livres, documents et œuvres d’art ont été brûlés. Par contre, des manuscrits conservés dans la tour Zwehrener, une partie du mur de la vieille ville intégré dans le Fridericianum, furent épargnés. C’est là qu’Emily Jacir choisit d’exposer.

Au cours de ses recherches préparatoires, l’artiste apprend que la plus grande opération de restitution de livres jamais réalisée eut lieu près de Kassel, à Offenbach. Depuis le “Dépôt d’Archives d’Offenbach”, sous la supervision de l’armée américaine, des millions de livres volés par les Nazis aux Juifs ont été soigneusement triés et expédiés dans leurs pays d’origine. En 1946, un reliquat de 500 000 volumes juifs subsistait dont les propriétaires n’ont pas pu être identifiés ou retrouvés. Dans les années 1950, des dizaines de milliers de livres sont encore distribués à des bibliothèques aux Etats-Unis et en Israël.

Le projet d’Emily Jacir pour la Documenta 13, “Ex Libris” (2010-2012), s’intéresse aux livres pillés lors de la Nakba par l’armée israélienne. Entre mai 1948 et février 1949, 30 000 livres, manuscrits et journaux furent saisis dans des maisons et des institutions palestiniennes à Jérusalem-Est et 40 000 dans les autres villes, Jaffa, Haifa et Nazareth. Beaucoup des livres confisqués furent intégrés dans diverses sections des bibliothèques, rendant leur identification quasi impossible. Dans le catalogue, aujourd’hui en ligne, de la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem, 5 787 de ces livres portent la marque « AP » (Abandoned Property – Propriété abandonnée). Double reconnaissance, implicite et involontaire : ces livres ont des propriétaires, qui sont Palestiniens, et il y eut bien une présence palestinienne dans les villes !

Pendant deux ans, Jacir s’est rendue à plusieurs reprises à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. Utilisant son téléphone portable Nokia, elle a subrepticement photographié des traces des propriétaires d’origine trouvées dans les livres: des détails tels que des ex-libris, des dédicaces personnalisées, des timbres de bibliothèque, des gribouillages marginaux, des larmes, des taches, des étiquettes, des images pieuses ou des morceaux de papier laissés dans les plis. Dans une grande salle du Zwehrenturm, l’artiste a installé aux murs les agrandissements de ces photographies sur quatre rangées comme sur des étagères. A plusieurs endroits de la ville, sur des panneaux publicitaires, elle a placardé en grand format des inscriptions glanées dans ces livres.

Dans le livre publié sous le même titre que son installation, Emily Jacir a traduit en allemand et en anglais quelques-unes des inscriptions manuscrites des anciens propriétaires des ouvrages et a créé un registre des fragments et traces qu’elle a trouvés. Elle y a également intégré ses recherches sur la région et les destins tragiques de ces livres. (Emily Jacir, Ex Libris, Walther König, Köln, 2013)

Créée pour la Documenta 13, l’installation « Ex Libris » fut présentée aussi dans des galeries à Turin et à New York, ainsi qu’à la Whitechapel Gallery à Londres en 2016.

Il semble que l’histoire des livres palestiniens volés lors de la Nakba ait été découverte et divulguée par l’historien israélien Gish Amit au début des années 2000. Dans sa thèse de doctorat “Ex-Libris: la bibliothèque juive nationale et universitaire 1945-1955“, il étudie l’appropriation des bibliothèques palestiniennes durant la guerre de 1948, la confiscation des biens des immigrants juifs des pays arabes, et le transfert vers Israël des livres des victimes de l’Holocauste.[1]

Après avoir lu un essai de Gish Amit, et fort de sa collaboration, Benny Brunner (réalisateur israélien installé aux Pays-Bas après s’être rallié à la cause palestinienne) a réalisé un film documentaire « The Great Book Robbery. Chronicles of a cultural destruction » (57’, 2007-2012) sur cette spoliation des Palestiniens. Les interviews sont centrées sur les récits de témoins oculaires et de critiques culturels qui placent le vol des livres dans un contexte plus large; une nouvelle lumière est faite sur la Nakba et le récit israélien moraliste et héroïque de la guerre de 1948 est déconstruit.

Si les Palestiniens n’ignoraient pas que leurs livres, comme tous leurs biens, avaient été volés, peu réalisaient, selon Benny Brunner, qu’il y avait eu une campagne systématique de confiscations. Le réalisateur se demande ce qui sous-tend la décision politique des autorités palestiniennes d’avoir mis l’accent sur la destruction des villages et les coutumes traditionnelles (cf. Bulletin, n°73, 2017, p. 40-42) en négligeant celle de la culture des centres urbains.

Alors que les responsables de la Bibliothèque s’accrochent à l’idée qu’ils ont fait œuvre salvatrice, des recherches[2] montrent qu’il serait aisé de désigner les propriétaires palestiniens de la plupart de ces 6000 livres. Resterait à déterminer s’il y a lieu de les restituer aux descendants des propriétaires ou de les confier à une ou plusieurs institutions culturelles palestiniennes.

Aujourd’hui largement documenté et dénoncé, le bibliocide de 1948, mis en image et en espace par Emily Jacir, participe d’un pillage plus général, d’une appropriation, d’un effacement programmé et toujours en cours, de toutes les facettes de la culture du peuple palestinien.

 

Qui est Emily Jacir? 

 Artiste plasticienne et réalisatrice, née en 1970 à Bethléem, Emily Jacir vit et travaille à Ramallah, à Rome, à New York et plus généralement autour de la Méditerranée.

Elle enseigna à l’Ecole internationale des Arts de Ramallah.

En 2007, elle reçut, à l’occasion de la 52e biennale de Venise, le Lion d’Or de l’artiste de moins de 40 ans. Le jury voulut saluer un travail qui “s’intéresse à l’exil en général et à la question palestinienne en particulier”. La Palestine est en effet au centre de son œuvre. Avec des techniques multiples (images, photographies, vidéo, sons, écriture…), elle aborde les questions de l’identité, de l’exil, des réfugiés,  de la migration, et de la résistance.

Elle est la sœur d’Annemarie Jacir (née en 1974), auteure et réalisatrice de films. « Salt of This Sea » 2008, qui lui valut une interdiction de séjour en Palestine, relate le premier séjour à Jérusalem et en Cisjordanie d’une Américaine d’origine palestinienne. « When I Saw You » 2012, est une plongée dans le passé de la Palestine de 1967 à travers le regard de Tarek, un jeune réfugié. Le récent « Wajib » 2017, plusieurs fois récompensé, traite de la relation entre un père et son fils, de retour après une longue absence. Annemarie Jacir mène depuis le début des années 2000 un travail de recherche, de conservation et de diffusion des archives filmiques palestiniennes à travers le projet « Dreams of a Nation ».

Emily Jacir vient de transformer la maison que sa famille occupe depuis 1890 à Bethléem en un centre culturel et artistique. Rénové par Riwaq, le Dar Yusuf Nasri Jacir for Art and Research est orienté vers les arts visuels et le cinéma, mais il héberge aussi un centre de recherche axé sur les archives ottomanes (photos et documents) des Jacir. Les activités sont conçues en collaboration avec l’Institut pour les Etudes Palestiniennes, l’Université de Bethléem et l’association Alrowwad.

C.F.

 

Les 2 articles mentionnés sont particulièrement documentés sur cette question.

[1] Gish Amit, Salvage or Plunder? Israel’s “Collection” of Private Palestinian Libraries in West Jerusalem, Journal of Palestine Studies, Vol. XL, No. 4 (Summer 2011), pp. 6–23.

[2] Hannah Mermelstein, Overdue Books: Returning Palestine’s “Abandoned Property” of 1948, Institute for Palestine Studies, Issue 47, 2011, pp. 46-64.

 

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