Changer la donne: 10 ans de BDS

Bulletin 65, Septembre 2015

Au bout d’une décennie, les dirigeants politiques d’Israël sont toujours incapables de faire face au défi du boycott.

Il y a un peu plus d’une dizaine d’années, il n’existait rien de comparable à BDS. Beaucoup de Palestiniens et leurs alliés ont, bien sûr, appelé à un boycott d’Israël depuis des décennies. Cependant, c’est la campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), lancée par les Palestiniens il y a 10 ans aujourd’hui, qui a permis de changer la donne.

Rien qu’au cours des derniers mois, BDS a connu de nombreux succès et d’autres signes sont plus explicites quant à la détérioration de l’image internationale d’Israël. En avril, par exemple, la multinationale française Veolia a conclu la vente de ses actifs en Israël dans la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie, à la suite d’une campagne mondiale contre la présence de l’entreprise dans les colonies israéliennes illégales.

La société de cosmétiques Ahava envisagerait de déménager son usine située dans une colonie de Cisjordanie occupée ; l’an dernier, la campagne BDS ciblant SodaStream les a convaincus de déménager à l’intérieur des frontières d’avant 1967. Pendant ce temps, malgré le brouhaha et les récriminations entretenus en public, Orange a confirmé qu’il romprait ses liens avec la société israélienne détenant la licence de sa marque.

Dans le domaine culturel, Lauryn Hill a annulé un concert prévu en Israël, Tom Morello a déclaré son soutien au boycott, et Thurston Moore de Sonic Youth a confirmé que l’annulation d’un de ses concerts précédents était due à son soutien au BDS. En février, plus de 600 artistes et travailleurs culturels ont annoncé leur soutien au boycott dans une lettre au Guardian.

Angoisse israélienne

Puis il y eut le vote de l’Union nationale des étudiants du Royaume-Uni confirmant leur soutien au BDS, le syndicat britannique UNISON lançant une campagne visant à faire pression sur les fonds de pension pour qu’ils désinvestissent des sociétés soutenant l’occupation israélienne de la Palestine et enfin le vote de l’Église unie du Christ par 508 voix contre 124 en faveur du boycott et du désinvestissement des entreprises qui profitent de l’occupation israélienne.

En Israël, tout cela a provoqué un niveau d’inquiétude relatif au BDS sans précédent, se traduisant par des avertissements de responsables d’université, la condamnation de Netanyahou, et la décision d’inclure une mission anti-BDS dans les responsabilités ministérielles de Gilad Erdan. A l’étranger, les amis d’Israël sont également passés à l’action, ainsi de l’appel à la levée de fonds lancé à l’initiative d’Haim Saban et Sheldon Adelson pour un «sommet» anti-BDS.

Pourtant, les dirigeants politiques d’Israël sont incapables de faire face au défi du boycott. La droite souligne la menace BDS et en rend responsable l’antisémitisme, pendant que les centristes pointent l’absence de stratégie politique, mais n’offrent aucune alternative viable – et certainement pas celle qui accorderait aux Palestiniens leurs droits les plus élémentaires.

La force de BDS est évidente. L’appel a fourni un point de ralliement aux militants palestiniens et à leurs alliés, dans une période de division et de cynisme de la direction et de la représentation nationales. Ce n’est pas juste une question de mérite en tant que tactique; cela est également dû à l’accent mis sur les droits de tous les Palestiniens: ceux de Cisjordanie et ceux de Gaza, ceux qui ont la citoyenneté israélienne et la diaspora des réfugiés.

Avec son appel en trois volets, BDS joue également un rôle important dans l’élaboration d’un discours plus global sur la question de la Palestine. Émergeant, puis prenant de l’ampleur, dans les derniers soubresauts de l’ère Oslo, la politique de la campagne BDS est très loin de la réduction de la lutte palestinienne à des négociations sur des frontières de bantoustans et à une illusoire « construction étatique ».

Levier palestinien

Son sens stratégique est évident: dans une lutte profondément asymétrique, anticoloniale, les Palestiniens ont besoin d’un effet de levier et d’un moyen de pression.

Israël, pour sa part, est sensible à la fois pratiquement et psychologiquement à l’isolement et à la censure internationale. L’accent mis sur les droits donne aux militants du monde entier un message qui entre en résonance chez beaucoup d’entre eux, y compris chez des faiseurs d’opinion dans les ONG, les syndicats, les groupes confessionnels, les étudiants et d’autres encore.

Le boycott est, en définitive, tout simplement une tactique, pas un programme politique. Tout seul, il ne peut pas – et ne vise pas à – atteindre les objectifs du peuple palestinien (même s’il peut apporter une contribution significative à leur réalisation). BDS est une campagne à long terme dont l’impact va croître tout au long d’une série de victoires locales, mais aussi à plus grande échelle.

Les raisons de la croissance de BDS ne se trouvent pas seulement dans sa force en tant que campagne populaire, proactive et flexible. Des facteurs importants en sont également l’absence de progrès dans le « processus de paix » officiel, la brutalité et les effusions de sang lors des trois agressions israéliennes contre Gaza en six ans, et un Premier ministre et des ministres israéliens qui ont étendu les colonies en Cisjordanie, fait avancer des législations hyper-nationalistes et discriminatoires, et rejeté souvent explicitement la perspective d’un Etat palestinien.

Un des obstacles qui empêchent des avancées de la campagne BDS encore plus substantielles est le « processus de paix » international conduit par les USA. La possibilité d’une reprise des négociations est l’un des principaux freins, pour l’Union européenne et d’autres acteurs étatiques et non étatiques, à prendre des mesures punitives de fond contre Israël. L’abandon définitif de ce cadre, qui a seulement servi à aggraver l’occupation et à contrecarrer la reddition des comptes, stimulera la campagne BDS.

Stagnation politique

Le deuxième obstacle, en partie lié au premier, est la division et la stagnation qui sévissent dans la politique palestinienne, et tout particulièrement, les stratégies mises en œuvre par Mahmoud Abbas.

Israël peut s’opposer violemment aux efforts de l’Autorité palestinienne (AP) pour « internationaliser le conflit », mais en fait, l’AP mène, à l’intérieur et à l’étranger, des initiatives contradictoires qui manquent de vision politique globale.

Le troisième obstacle est la campagne anti-boycott menée par le gouvernement israélien et ses alliés et lobbyistes internationaux. Des dizaines de millions de dollars ont été, et seront encore, dépensés pour redorer l’image d’Israël, et pour saper et attaquer la solidarité militante envers la Palestine. Il est cependant probable que, dans sa tentative désespérée d’endiguer la marée, le lobby pro-Israël atteigne quelques-uns de ses objectifs.

BDS est là pour mettre fin à la fois à l’impunité d’Israël et à notre complicité. Comme le journaliste d’Haaretz Roy Isacowitz l’a récemment exprimé, “pour en finir avec l’occupation, la classe moyenne d’Israël, nombriliste, apathique et bornée, a besoin d’un réveil brutal – grâce au mouvement international de boycott, désinvestissement et sanctions“.

Beaucoup d’argent, de temps et d’efforts ont déjà été dépensés par des think tanks, des universitaires, des politiciens et des groupes de pression israéliens cherchant à contrecarrer BDS. En fait, il n’y a qu’un seul moyen garanti de mettre fin au boycott, comme l’Afrique du Sud l’a découvert: accorder à un peuple colonisé les droits qu’il exige et mérite.

Cet article, dont le titre original est « Game changer : 10 years of BDS », a été rédigé par le journaliste et écrivain Ben White et publié par Al Jazeera en juillet 2015. Sa traduction a été assurée par Thierry Bingen. Le livre de Ben White, Être palestinien en Israël – Ségrégation, discrimination et démocratie, vient de sortir aux Editions La Guillotine.

 

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