Ce matin-là à Al Araqib, Le village subit sa 83e démolition

Bulletin 65, Septembre 2015

Pour la troisième fois cette année, « Solidarity With Bedouins » est parti en mission civile de solidarité, reliant à vélo les villages bédouins non reconnus menacés de destruction du désert du Néguev/Naqab([1]), dans la région de Beer Sheva en Israel.

Ceci est le compte rendu de la destruction d’un de ces villages, Al Araqib.

C’était lundi 21 avril. Comme d’habitude, les habitants du village se sont levés tôt. Tout était tranquille. Vers 6h30, branle-bas de combat, l’alerte est donnée: “Ils” sont là. Trois voitures blanches sont postées à l’entrée du village et bouclent la zone, phares allumés.

Ni une ni deux, il faut tout sortir des “maisons“. A peine réveillés, les femmes et les enfants courent avec des matelas, des couvertures, des paniers de légumes, la bonbonne de gaz, les chaises en plastique. Les bras chargés, ils vont tout déposer entre les tombes du cimetière qui est à quelques dizaines de mètres à peine. Les plus petits sont déjà installés sur les caveaux. C’est le seul endroit où “ils” n’interviendront pas. Au bout d’une vingtaine de minutes, les “maisons” sont vidées et les tombes sont garnies des objets les plus hétéroclites: sacs de vêtements, caddie rempli de vivres, caisse de jouets,…

Le convoi envoyé par l’armée israélienne pour démolir les maisons entre dans le village, les véhicules s’arrêtent devant chaque habitation, soldats postés à l’avant, mitraillette pointée vers les habitants qui se sont réfugiés, eux aussi, entre les tombes du cimetière. Les bulldozers entrent alors en action : la démolition durera une trentaine de minutes. Les habitants restent dignes, certains filment la scène avec leur GSM, sans un mot, sans un cri. Les enfants regardent, ils semblent étrangers à ce qui se passe. C’est l’habitude, une sorte de fatalité. A la fin de la démolition, quelques femmes craquent et se mettent à hurler vers les soldats impassibles. Le “travail” terminé, des officiels en uniforme ont remis à Aziz, le responsable du village, une grosse enveloppe et le convoi est reparti, en rang serré, sans doute vers un autre village à démolir.

A l’entrée du cimetière, une femme pleure. Sa fille Alia, 15 ans, la console comme elle peut. Les enfants s’éloignent des tombes et déambulent parmi les décombres pour voir s’il reste quelque chose à récupérer. Il n’y a évidemment plus rien. Le terrain a été nivelé par les bulldozers et des pelletées de terre ont recouvert l’emplacement des logements. Tout est aplani. Il n’y a plus rien. C’est impressionnant.

Des année de lutte pour faire reconnaître leurs droits

Et puis très vite, la vie reprend. Avec son minibus, Selim, le père de famille, conduit tous les enfants chez son frère à Rahat, la ville de regroupement des Bédouins toute proche. Là, ils vont pouvoir se laver avant d’aller à l’école. De retour à Al Araqib, les hommes ont déjà commencé à reconstruire les maisons démolies, avec du bois, des tôles, du plastique et des parpaings, juste à côté des gravats.

Le soir, le silence règne dans le village, personne ne parle, nous avons l’impression d’avoir été les témoins impuissants d’un jeu vidéo de mauvais goût, le genre de jeu qu’on interdit à ses enfants, parce que la violence y est gratuite et l’injustice insupportable. Un jeu absurde où les perdants sont des femmes, des enfants, des familles épuisées par des années de lutte vaines pour faire reconnaître leurs droits. Et nous, nous ne pouvons rien faire d’autre que prendre les enfants dans nos bras et promettre que nous raconterons tout ce que nous avons vu.

Ce lundi-là, Al Araqib subissait sa quatre-vingt-troisième démolition depuis 2010. C’est de cette région qu’est partie la marche d’un groupe de résistants, de militants et de députés arabes: cent kilomètres à pied pour rejoindre Jérusalem[2] et tenter de rencontrer des responsables politiques et sensibiliser l’opinion à la demande de reconnaissance des villages bédouins non reconnus du Néguev/Naqab menacés de destruction par le plan Shamir[3].

Petit à petit le village s’est vidé de ses habitants. Il ne comporte plus aujourd’hui que vingt-deux familles. Elles se sont réfugiées dans le cimetière, créé en 1914, pensant qu’elles ne seraient pas délogées de cet endroit sacré.

Non-reconnaissance, confiscations et destructions

Comme en 2013, c’est en VTT[4] que notre groupe parti de Belgique a relié pour la troisième fois quelques-uns des 45 villages non reconnus([5]) regroupés dans la région de Beer Sheva. Nous étions encadrés par des habitants d’Al Araqib et des membres du “Regional Council of Unrecognized Villages” qui porte leur voix auprès des autorités et des médias.

Le village d’Al Araqib, aujourd’hui disparu, se trouvait dans une région de collines où les autorités israéliennes ont rasé les oliviers et planté des pins et des eucalyptus financés par le Fonds national juif. Ce dernier, sous des prétextes écologiques, a organisé une récolte de fonds pour faire “verdir le désert, symbole fort dans l’histoire d’Israël“, et créer “la Forêt des Ambassadeurs” ainsi nommée pour marquer le fait que les ambassadeurs de nombreux pays furent invités à venir y planter un arbre (parfois à leur insu!).

 

 Les autorités israéliennes ne reconnaissent pas l’existence d’Al Araqib, pas plus que des quarante-quatre autres villages bédouins implantés dans le nord du désert du Négev/Naqab, dans un triangle formé par trois routes nommé “triangle Siyag“. Cette non-reconnaissance justifie à leurs yeux la confiscation des terres et la destruction des villages pour y établir ici une base aérienne militaire (c’est de là que sont partis les avions qui, en 2014, ont bombardé Gaza qui n’est qu’à une trentaine de kilomètres), là un village destiné aux Falashas (les juifs noirs venus d’Ethiopie), ailleurs une zone d’exploitation touristique ou encore une nouvelle zone industrielle : ainsi, la toute nouvelle usine Sodastream est implantée sur des terres confisquées à Al Araqib, sous-payant les Bédouins volontairement précarisés et privés de leurs moyens d’existence traditionnels.

Citoyens israéliens de seconde zone, les Bédouins, bien que tenus de remplir les mêmes devoirs que les citoyens israéliens de confession juive (toutefois sans l’obligation du service militaire) et de payer les mêmes taxes, ne jouissent pas des mêmes services ni des mêmes droits. La non-reconnaissance de leurs titres de propriétés qui datent de l’époque ottomane justifie le refus des autorités de les laisser vivre sur les terres qui leur appartiennent et de leur fournir les services de base tels que l’adduction d’eau, de l’électricité, la construction de routes et d’écoles, des services de sécurité, de santé, etc.

Le gouvernement israélien s’efforce de les regrouper dans des villes créées à cet effet, les coupant ainsi de leur mode de vie traditionnel agricole. Ces townships sont les villes les plus pauvres d’Israël, sans industrie et sans perspective d’emploi, enregistrant les taux de chômage et de délinquance juvénile les plus hauts du pays. Certains Bédouins refusent de s’y implanter. Ils refusent de partir et de quitter les terres sur lesquelles ils vivent depuis toujours selon leur culture paysanne qui y trouve sa source. Au nom de la promotion de la modernité, ces villages sont privés d’eau, d’électricité, de routes, d’écoles, de centres de santé. Les Bédouins subissent spoliations, destructions, expulsions, vexations, humiliations et injustices, ce qui ne respecte ni leurs droits en tant que citoyens israéliens, ni les droits humains élémentaires tels que définis dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et dans les grands traités internationaux relatifs aux droits humains.

La “Naqba” (en arabe, la catastrophe) qui chassa de leur terre 800 000 Palestiniens en 1948 se poursuit encore à ce jour.

Groupe Solidarity with Bedouins

[1] Naqab = Néguev en arabe

[2] Voir articles de Serge Dumont publié dans Le Soir du 30 mars 2015

[3] Pas encore voté à la Knesset mais déjà mis en œuvre

[4] Voir article de Colette Braeckman dans Le Soir du 27 avril 2013

[5] Ce qui représente environ 40.000 personnes