Je n’ai pas été à Gaza mais j’ai vu un drapeau palestinien sur la grande pyramide et j’ai vu le
V de la victoire brandi par un Egyptien à la fenêtre du 7ième étage d’un building abritant
l’ambassade israélienne au 19ième et j’ai vu ce même homme saluer les manifestants les
internationalistes, nous moi criant leur solidarité avec le peuple de Gaza et j’ai vu parmi tous
ces gens un juif antisioniste se faire photographier avec un jeune français arabe ou arabe
français et j’ai entendu les chants en yddish de juifs pour Gaza et le syndicaliste sud-africain
lancer un appel au boycott d’Israël, l’apartheid new look et j’ai vu ces policiers nous entourer
et la peur et l’étonnement et parfois la sympathie dans leur regard, j’ai vu leur peau foncée à
ces gamins de 20 ans venus tout droit de la campagne pour brûler trois ans de leur jeunesse à
opprimer les leurs, j’ai senti notre force, la peur était chez eux autant que chez nous, chez
nous c’était la colère et la détermination et la solidarité toujours la solidarité, j’étais fier de
réussir à tenir deux heures face au drapeau israélien hissé au sommet d’une forteresse réputée
imprenable, un peu gêné aussi, ces photos tous ces autoportraits comme autant de trophées
d’actes héroïques et la manif s’est arrêtée et j’ai marché sur le pont du Nil et j’ai vu des
policiers nous barrer le passage et j’ai couru, on a couru entre les voitures, Le Caire cet enfer
de milliers de voitures se serrant se doublant se frôlant s’insultant s’asphyxiant, ces voitures
serrées pour nous protéger d’une pitoyable police, ces voitures assassines pourchassant les
piétons et cette collision, de la tôle froissée rien que de la tôle et une police semée
désarçonnée et la force de militants aguerris, ces autres, venus de je ne sais où que j’ai suivis
ce jour-là et toujours ce sentiment immodeste et pourtant bien là d’être dans l’Histoire avec un
grand H, hache qui tue à Gaza au Congo en Afghanistan en Irak à Bruxelles National et j’ai
vu aussi des Egyptiens sous la hache, cet enfant qui mendie dans une rue de terre et ce
touriste, moi qui regarde droit devant pour ne pas le voir et cette jeune fille voilée qui veut
photographier les militants to Gaza sur une place bondée du vieux Caire, une autre action un
autre soir et la police qui l’écarte et l’intimide et la fille qui résiste trois secondes, pas plus de
trois secondes qui donnent chaud au cœur et cette action-là, nous tous avec une bougie à la
main surgis par surprise des terrasses de café et ce silence qui parle dans nos bougies, juste
une bougie et nos Free Gaza et nos keffieh et un début d’applaudissement parmi les passants
comme un murmure, insupportable pour le cordon de flics et des flics désemparés qui nous
isolent avec les barrières touristiques de la place et un autre flic, le- chef- qui- a- toujours-
raison qui fait enlever ces barrières-là et un vieux qui passe dans l’espace interdit, un vieux
qui résiste qui crie des insanités à la police, un vieux qui fait chaud au cœur et puis la
dislocation calme et belle et le retour vers le métro à 5 ou à 10 dans une rue commerçante, les
odeurs les gens qui crient les tapis les klaxons les slaloms fous entre les voitures les enseignes
surchargées les maïs grillés les lampes néon éblouissante les appels à la prière les gens et les
gens et les gens, filles voilées filles tchador, les trottoirs cabossés les immondices, et les
policiers à nos trousse where are you going ? et le métro enfin le métro et les billets qu’on
avait pris d’avance et nos fins limiers bloqués par la foule au guichet, toujours la foule, la
foule qui nous protège qui nous rassure et les gens : To Gaza ? et les sourires complices et les
clins d’œil et la fierté, il faudrait nous ériger une statue nous les internationaux et la tristesse
aussi, des juristes égyptiens ont été arrêtés et aussi des journalistes, ce n’est pas une rumeur,
ces gens nous ont aidés, ils ont mené leurs propres actions aussi, ils prennent des risques
quoi ? moi à Mons et eux en prison ? qu’est-ce qu’on va faire pour eux ? ces gens nous ont
aidés pour avoir des bus, les bus pour aller à Gaza, le gouvernement a interdit d’aller à Gaza
il a interdit de louer des bus il a interdit de se rassembler à plus de 6 personnes il a interdit de
se rassembler à l’université ou n’importe où ailleurs, il a interdit l’action sur le Nil et celle sur
le pont, alors les juristes qui n’aiment pas les interdits ont appelé leurs amis patrons de société
de bus qui n’aiment pas les interdits et deux bus sont venus à l’hôtel que l’on a l’appelé bordel
palace mais ce n’était qu’une rumeur, peut-être à cause de la danseuse du ventre et à cause des
taximan, j’ai vu l’hôtel il y a un portail détecteur de choses interdites et trois policiers en
uniforme à l’entrée et parfois cinq et puis les autres sans uniforme on n’arrive pas à les
compter et puis le personnel soupçonné d’être des indics et parfois vers la fin du séjour un
disque dur d’un militant qui disparaît et qui réapparaît comme par enchantement, après avoir
été copié ? et donc à l’hôtel deux bus arrivent et l’on doit récupérer son passeport pour partir à
Gaza car on est les marcheurs de Gaza et la récupération des passeports ça dure un bail car le
réceptionniste est un indic ou tout simplement il n’arrive pas à lire nos noms, nos caractères
vous savez bien c’est pas les mêmes que là-bas et des gens se fâchent, ils veulent leur
passeport avant les autres, bref on récupère les passeports c’est déjà une victoire et alors on
veut monter dans le bus mais les policiers invectivent le chauffeur car il bloque la circulation
et puis on marche cent mètres et on monte et on attend dans le bus une heure ou plus je ne
sais pas et aussi dans le deuxième bus et des policiers parlent avec le chauffeur, avec les
responsables de la marche et ça ne marche pas et alors on s’énerve et on entend des rumeurs
j’y reviendrai, il y a toujours des rumeurs et puis on part l’après-midi et on roule sur des
routes surchargées, Le Caire est une ville gigantesque, on se retrouve dans des
embouteillages, je vois un panneau Islamyia 85 km, on voit du sable de la poussière, on quitte
la ville, on fait connaissance, les gens du groupe se connaissent peu c’est pour moi le premier
jour du séjour et donc on va à Gaza avec nos sacs et tout et nos espoirs et nos peurs et j’ai vu
ces gens dans le bus qui parlent de la Palestine, de France et de leur solidarité et puis le temps
passe et le temps est beau, 25 degrés, à part la poussière et le CO2 qui cachent le soleil et puis
c’est le check point, non on n’est pas en Israël mais entre le Caire et Raffah, la frontière avec
Gaza et on doit rester dans le car et puis on doit récolter les noms et aussi les nationalités et
puis on sort au bord du désert et il fait noir maintenant et le temps passe et les filles peuvent
aller à la toilette, escortées par des policiers débonnaires, débonnaires mais pas trop, le convoi
est refoulé et on rentre sagement dans le car on a oublié de s’asseoir par terre comme on avait
dit et le car fait demi-tour et les autres cars, trois autres cars, jamais vus auraient aussi été
refoulés, pas grave on fera une conférence de presse au Caire pour dénoncer tout ça mais au
Caire, le lieu de rassemblement pour ce plan B, la conférence de presse semble encerclée
par la police, donc retour à l’hôtel, dans l’hôtel on compare les photos et on envoie des infos,
on remplit des blogs, on se réunit, on prépare l’action des lendemains et ce lendemain-là on
prend le métro, pas la bon wagon : il n’y a que des femmes, sourires embarrassés
compatissants ironiques, après on voit le sigle sur le wagon : deux pour les femmes et tous les
autres mixtes mais le métro est déjà loin et on va par petits groupes jusqu’au syndicat des
journalistes, un bâtiment imposant et des marches imposantes, pour peu on se croirait à la
bourse à Bruxelles et déjà des manifestants venus appuyer la grève de la faim entamée par
une survivante des camps nazis, une femme juive si frêle si forte qui a fui le ghetto et qui est
toujours là dans les actions les plus fermes et avec elle des autres grévistes de la faim et tous
ces gens sur les marches venus de 43 pays avec des panneaux, la rage la colère l’espoir et là
sur les marches on marche sur place : we go to Gaza mais en bas des marches devant la
marche, il y a la police qui arrive nombreuse impressionnante au début et on reste là deux
heures je ne sais plus, une force une solidarité et après on mange au bout d’une impasse
mais l’impasse est belle à prendre des photos et après on retourne sur les marches, les juristes
égyptiens organisent une protestation car le premier ministre israélien était au Caire ce jour-là
pour négocier avec Moubarak alors le soir les internationaux sont moins nombreux et les
Egyptiens sont plus nombreux et un juriste prend la parole et parle du nouveau mur, le mur
égyptien qui doit fermer les tunnels entre Gaza et l’Egypte, un bouclage complet, plus de
tunnel plus d’approvisionnement, un mur souterrain de trente mètres qui sera construit en
quelques semaines en ce début 2010 et puis on part la rage au ventre,
les Egyptiens dénoncent le rôle de leur gouvernement, on est venu pour Gaza, pas pour
s’immiscer dit-on, dans leur affaires intérieures mais à l’intérieur du Caire, à l’intérieur des
quartiers j’ai déambulé, touriste perdu et j’ai vu la misère, un peu de misère, la vraie misère
est cachée, les gens qui dorment dans les cimetières, plus de place dans le monde des vivants,
ces morts-vivants là je les ai pas vus mais j’ai vu les maisons déglinguées et les boui-bouis
minables et l’ennui et les ambulances bloquées dans les embouteillages et j’ai senti l’asphyxie
et j’ai vu dans ma tête les années de vie en moins des Cairotes, la pollution l’air les fruits et
les légumes exposés au CO2 et j’ai revu les visages TV bouffis de ministres après
Copenhague et j’ai imaginé un Copenhague sur Nil et j’ai vu les internationaux qui respiraient
la pollution dans leur campement à même le trottoir devant l’ambassade de France, 5 jours et
5 nuits pas toute une vie mais 5 jours c’est beaucoup je les remercie, beaucoup de jeunes, je
les ai vus enthousiastes chantant criant jouant encadrés par des doubles cordons de policiers
toujours les policiers je les ai entendus raconter l’action les files d’attente pour la toilette, le
bouclage complet lors des premiers jours l’approvisionnement par-dessus les cordons de flics
de militants déterminés, même un évêque parisien sous la tente, ils attendent les bus pour
Gaza, ils espèrent le soutien de l’ambassade mais les bus sont interdits et l’ambassade se tait
en français et dans toutes les langues, une action longuement applaudie lors de la soirée finale
en fin de semaine , action parfois contestée pourquoi ? par qui ? j’ai pas tout compris mais
moi je les ai vus pas, le leur ai parlé, pas des têtes brûlées rien que des gens déterminés
attendant les bus, revendiquant les bus, des bus sont partis à Gaza avec 80 internationaux ce
n’est plus une rumeur, l’ambassade américaine serait intervenue ? pourquoi eux et pas nous ?
pourquoi eux et pas tous ? ce serait une manip du gouvernement égyptien avec l’aval du big
boss US ? ils sont partis je ne les ai pas vus je ne suis pas un stratège, je ne jette pas la pierre,
je ne fais pas l’Intifada contre des amis mais j’ai voté, il y avait des places pour des Belges,
j’ai voté contre, tu as voté pour, je ne sais plus, j’ai entendu des exclusives, j’ai vu les ravages
du sectarisme, pas du tout l’apanage de la seule extrême-gauche, j’ai vu la division comme
une menace, 1300 internationaux se pensaient à Gaza mais 1300 internationaux étaient
coincés dans des hôtels disséminés, tous plus fliqués les uns que les autres, séparés par des
kilomètres d’embouteillages, de langues, de religions, d’habitudes de lutte, de motivations et
j’ai vu une manifestante blessée ou encore plus choquée que blessée, après la charge de flics
plus sympa du tout devant le musée archéologique du Caire, je les ai vus charger et je nous ai
vus nous asseoir au milieu de la rue, ce qui a décuplé leur rage, j’ai vu des policiers encore
plus hargneux avec les manifestantes arabes, une femme n’a pas à se trouver dans la rue
n’est-ce pas ? surtout si elle est arabe et je les ai vus nous enfermer dans un réduit très vite
baptisé le Free Gaza Square avec un arbre au fond, un arbre magnifique pour accrocher les
banderoles et là j’ai revu la femme choquée ou blessée couchée dans un coin, réconfortée par une
grappe d’activistes et j’ai vu un étudiant égyptien enfermé avec nous, nous suppliant
d’excuser cette Egypte qui n’était pas la sienne et dans l’autre coin tout près du cordon de
casqués j’ai revu la survivante des camps nazis et aussi des vétérans du Vietnam du Golfe n°1
du Golfe n°2 j’ai chanté au rythme d’un accordéon et d’autres ont dansé il y avait un beau
soleil et derrière les cordons on pouvait voir parfois les signes d’approbation et
d’encouragement des passagers d’un bus ou d’un camion et puis l’eau est arrivée , des
morceaux de gâteau et des quartiers de mandarines si petits si grands passaient de main en
main, les bouteilles vides sont devenues des latrines à l’abri d’une banderole et les heures ont
passé chaudes et douces et j’ai su la caméra fracassée d’un jeune de notre groupe qui avait eu le
tort de filmer les violences et c’est là que j’ai appris la mort d’une internationale logée à notre
hôtel, venue avec son mari pour Gaza, un cœur faible, malade, hospitalisée la veille, une
militante inconnue active depuis toujours pour la Palestine et c’est là que j’ai vu la
détermination et la solidarité en marche, des jeunes des cités, des vétérans, des étudiants, des
militants associatifs, des syndicalistes, oui le visage bonhomme mais ferme de ce syndicaliste
écossais et sa façon directe de s’adresser à la foule, à nous , à moi et enfin la dislocation
décidée ensemble et l’engagement de recommencer dès demain et on a recommencé et puis
collectes de journaux les photos à la une les images des télés arabes égyptiennes les
correspondances par téléphone avec bruxelles ou brussel et si peu de choses que l’on sait de
GAZA là-bas si près, pas plus de 400 kilomètres, des rumeurs, une manif de Gazaouis peu
suivie après le blocage des internationaux en Egypte, une marche courageuse du côté
israélien de la frontière et toutes ces nouvelles qui nous arrivent , Dexia qui désinvestit dans
les colonies de peuplement, des ouvriers égyptiens en grève de solidarité avec Gaza, ceux-là
mêmes qui construisent le mur entre l’Egypte et Gaza , des actions en Belgique en France je
sais plus où, le convoi humanitaire Viva Palestina venu d’Angleterre bloqué par l’Egypte et refoulé vers la
Syrie, j’ai vu des gens qui ont essayé de rallier Gaza par leurs propres moyens, un Palestinien qui
n’a jamais vu son pays, un autre qui a laissé tous ses amis là-bas, toujours refoulés, j’ai vu
plein de gens sur une place au cœur d’un rond point au centre ville le soir du 1 janvier, pas
question de partir sans se revoir une dernière fois, j’ai vu la dame en rose du comité
organisateur s’excuser pour les erreurs faites et j’ai entendu des Indiens, Philippins,
Espagnols, Italiens, Sud-Africains, j’ai vu des adresses s’échanger et dans l’avion au retour
j’ai vu à mes côtés un jeune garçon mi-libanais mi-belge me parler de la guerre de 2006 dans
son pays, l’évacuation en catastrophe vers la Belgique, son dégoût des guerres et de toute
politique et j’ai pensé à la semaine qui se terminait , longue comme une phrase sans point ni
respiration, un rêve de fin de voyage, les opprimés en marche, et je lui ai dit je n’ai pas été à
Gaza mais j’ai vu un drapeau sur une pyramide
Jean-Pierre Griez




