20 ans Oslo : entretien croisé avec Leila Shahid et Pierre Galand

Bulletin 58,  novembre 2013

A l’occasion du vingtième anniversaire des Accords d’Oslo, le Comité de rédaction de Palestine a estimé opportun de dresser un bilan de ces 20 années de négociation au travers d’un entretien croisé avec Leila Shahid, Ambassadeur de Palestine auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg, et Pierre Galand, Président de l’Association Belgo-palestinienne. Propos recueillis par Hocine Ouazraf.

Quel a été votre sentiment lorsque vous avez appris l’existence des accords d’Oslo?

Leila Shahid : La surprise totale parce que je n’étais absolument pas au courant des négociations secrètes d’Oslo. En revanche, je suivais de très près les négociations à Washington qui ont suivi la Conférence internationale de Madrid (1991) et où, pour la première fois, une délégation palestinienne dirigée par le Dr Haidar Abdel Shafi négociait au nom des Palestiniens. Celles-ci ont duré deux ans et je pense qu’on aurait dû les poursuivre.  Malheureusement, dans un dossier aussi complexe et difficile  que le conflit israélo-palestinien, il y a beaucoup d’éléments qui entrent en jeu : le local, le régional et l’international. La position du Président Arafat à Oslo les prenait tous en compte. Et puis n’oublions pas, pour le Président Arafat, la symbolique importante du retour en Palestine après un long exil !

Pierre Galand : En mai 1993, j’étais en Palestine et en Israël où je pilotais une délégation de personnalités belges de haut niveau appartenant à différents milieux (syndicats, universités, …). Colette Avital, députée travailliste à la Knesset et membre de l’Internationale socialiste, nous avait alors informés d’un évènement important à venir. Quelques mois plus tard, nous apprenions l’existence des accords d’Oslo. C’était une époque où les travaillistes croyaient encore à une solution négociée. En tant que mouvement de solidarité avec le peuple palestinien et comme c’était l’OLP – son représentant légitime- qui avait mené les négociations, nous les avons soutenues bien que certains points restaient flous. Oslo était à défendre car l’existence du peuple palestinien était enfin reconnue. Une partie du mouvement de solidarité, il faut le dire, avait des doutes quant aux possibilités d’aboutir à une solution équitable avec ces accords.

Quels ont été les acquis d’Oslo pour le peuple palestinien ?

LS : La spécificité du mouvement national palestinien est qu’il a pris naissance dans l’exil parmi les réfugiés.  Les Palestiniens menaient leur lutte en exil (Jordanie, Liban, Tunisie, …). Avec Oslo, le mouvement national palestinien revenait chez lui au sein de la mère patrie. Arafat disait : « Oslo ne nous donne pas un Etat mais il ramène la Palestine en Palestine ! ». Grâce à Oslo, nous avons connu des élections en 1996 et 2006, certes sous occupation militaire, mais elles ont eu le mérite d’exister. Nous avons créé des institutions qui sont une ébauche de traduction du projet national palestinien et de son chemin vers son droit à l’autodétermination, même si je reconnais les questions qui se posent quant à une vraie souveraineté. Mais il y a eu là un fait irréversible : le mouvement national palestinien est rentré dans sa patrie.

PG : Oslo n’a pas été un acquis que pour les seuls protagonistes directement concernés ; il l’a été aussi pour le monde entier et pour tous ceux qui voulaient s’impliquer dans la question. Un des acquis d’Oslo dans le monde post-guerre froide a été l’émergence d’un espoir au niveau planétaire d’une nouvelle ère de paix ! L’Internationale socialiste, qui a servi d’intermédiaire entre Israéliens et Palestiniens, en est une illustration. De plus, le processus euro-méditerranéen de Barcelone avec la Palestine comme partenaire de la rive Sud de la Méditerranée a signifié que les Européens reconnaissaient la Palestine comme acteur à part entière avec un rôle central dans la stabilisation de la région. Là aussi, c’était un acquis du processus.

Pourquoi les accords n’ont-ils pas abouti à l’exercice par le peuple palestinien de son droit à l’autodétermination ?

LS : Rappelons que la « Déclaration de principes » qui a lancé la dynamique d’Oslo était un accord intérimaire qui devait, au terme d’une période de 5 ans, aboutir à la création d’un Etat palestinien en mai 1999. Or l’assassinat de Rabin, qui avait été fomenté par ce que le Président Arafat appelait une « OAS israélienne » (ndlr. « organisation armée secrète »), a mis à mort la possibilité d’un accord définitif juste et durable entre Israéliens et Palestiniens. Pendant toutes ces années de négociations, nous avons huit premiers ministres israéliens, dont deux seulement étaient favorables à un accord avec les Palestiniens ! Dans la stratégie palestinienne, il n’y a pas eu de vision d’un plan B au cas où certains dirigeants politiques israéliens rejetteraient Oslo. L’idée de la création d’un Etat de  Palestine vivant aux côtés  d’Israël, en filigrane de la logique d’Oslo, n’a jamais rencontré d’écho favorable au sein du Likoud. On le voit bien aujourd’hui avec Netanyahou qui fait tout pour anéantir l’espace vital de  l’Etat palestinien en intensifiant la construction de colonies. Pour le Likoud, la Palestine existe déjà en Jordanie !

PG : Oslo n’a pas abouti à cause des différents gouvernements israéliens successifs et en cela, je partage l’analyse de Leila. Mais il faut ajouter que les Israéliens ont réussi, dès la signature des accords d’Oslo, à marginaliser les Nations Unies en tant qu’instance internationale qui devait soutenir les Palestiniens dans leur lutte légitime pour leur droit à l’autodétermination. Certains préconisaient même la dissolution du Comité pour les droits inaliénables du peuple palestinien aux Nations Unies. L’Ambassadeur à la tête de cette instance n’osait même plus affirmer haut et fort le rôle des Nations Unies dans le soutien à la lutte du peuple palestinien !

LS : Les Américains iront même jusqu’à dire aux Palestiniens que les Nations Unies devaient maintenant renoncer au vote annuel des résolutions 242 et 338, comme cela se faisait depuis des années. Celles –ci n’auraient plus eu de raison d’être ! Jusqu’à l’UNRWA qui devait disparaitre pour les Israéliens ! Les Américains et Israël ont tout fait pour éliminer les arbitres objectifs (ONU, UE, …) pour nous coincer dans un tête-à-tête bilatéral avec Israël. Il faut rappeler qu’à partir de 2001, le contexte international n’était plus favorable à notre lutte. Les attentats de Ben Laden et la réponse de l’administration Bush ont  complètement dévoyé la nature de notre résistance. En effet, on a versé la lutte du peuple palestinien dans le camp du terrorisme, ce qui a porté un coup fatal à la négociation politique entre Israéliens et Palestiniens. Il faut dire que ça a été savamment orchestré par Israël qui y avait le plus grand intérêt. Les forces progressistes israéliennes qui avaient soutenu le processus d’Oslo sont rentrées elles aussi dans cette logique de confrontation. C’est une des raisons de l’échec d’Oslo. L’aboutissement de la « guerre contre le terrorisme » menée par Israël contre le peuple palestinien a été l’enfermement d’Arafat dans son bunker de la Mouqata’a. Sans compter la destruction systématique de tous les symboles d’une Autorité palestinienne qui pouvaient s’apparenter de près ou de loin à un Etat palestinien émergent en devenir.

Selon vous, existe-t-il des hommes politiques israéliens « pragmatiques » à l’image de Rabin capables de mener leur peuple vers la paix ?

LS : Aujourd’hui, très franchement, avec l’équipe actuelle qui comprend  des idéologues du racisme comme Liberman ou Naftali Bennett, il n’y pas moyen  d’avancer d’un iota. Mais il faut dire que les forces politiques progressistes israéliennes qui pourraient voir l’émergence de nouveaux Rabin sont totalement marginalisées par l’Union européenne et les Etats-Unis. Pourquoi les électeurs israéliens voteraient-ils pour les forces progressistes alors que ce sont les partis de droite qui sont les enfants chéris des Occidentaux ? Netanyahou peut montrer à ses électeurs qu’il obtient tout de l’Union européenne, quoi qu’il fasse d’illégal en jouissant d’une totale impunité. Et aux Etats-Unis, on peut même avancer que sa parole pèse plus que celle d’Obama. Il n’y aura de nouveaux dirigeants israéliens de gauche capables de s’imposer que le jour où le monde entier rendra les Israéliens redevables d’explications sur leur politique à l’égard des Palestiniens. L’échec de la gauche en Israël n’est pas seulement l’échec des Israéliens, c’est aussi l’échec de la communauté internationale !

Comment l’Autorité palestinienne voit-elle son avenir face à l’échec des accords d’Oslo?

LS : Nous n’avons pas encore officiellement déclaré Oslo mort. Le Président Abbas, lors de la récente reprise de pourparlers de paix en juillet 2013, s’est donné un maximum de neuf mois de négociations avant de décider quoi que ce soit. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que les choses évoluent positivement, sachant que les négociateurs n’arrivent même pas à se mettre d’accord sur les termes de référence qui doivent servir de base à la négociation (frontières, capitale, …). Le mouvement national palestinien a connu plusieurs phases en fonction de la réalité politique du moment : l’exil d’abord avec l’OLP et l’intérieur ensuite avec l’Autorité palestinienne. Peut-être trouvera-t-on une troisième voie post-Autorité palestinienne qui sera déterminée par nos rapports avec Israël et le reste du monde. En tous les cas, pour Abbas, ces négociations sont les dernières dans le cadre du processus dit d’Oslo. Si elles échouent, nous entrerons dans cette nouvelle phase dont je vous parlais, la phase où ce sera la communauté internationale qui devra imposer l’Etat de Palestine !

PG : On ne peut pas parler de l’échec d’un processus qui était légitime. Il a été dévoyé ! Quand les Nations Unies admettent la Palestine en tant que Membre observateur, pour moi, ça s’inscrit totalement dans ces différentes phases dont parle Leila.

Quels impacts peuvent avoir les révolutions arabes sur la situation en Palestine ?

LS : Les printemps arabes que j’appelle personnellement « Intifada arabe » sont le fruit de mouvements sociaux qui émanent des forces vives des sociétés arabes,  d’où la tendance à parler d’Intifada à leur propos. Malheureusement, ces mouvements ont été récupérés par des forces conservatrices comme les islamistes. La société civile palestinienne, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, est connectée à ce mouvement ; elle s’enrichit et souffre en même temps de ces révolutions. Mais aujourd’hui, Israël considère que la Palestine n’occupe plus la position centrale qu’elle avait auparavant. Netanyahou l’a encore répété il y a quelques jours à Bar Ilan. Aujourd’hui pour Israël, la menace majeure contre la paix en Méditerranée, ce n’est plus le conflit israélo-palestinien mais l’idéologie islamiste incarnée par le « Grand Satan » qu’est l’Iran. Au lieu d’encourager les changements vers la modernité politique des mouvements sociaux dans le Monde arabe, Israël préfère se lancer dans une offensive militaire contre l’Iran. C’est dire quel est l’impact de ces mouvements sur Israël qui craint l’avènement de la démocratie dans le Monde arabe. Israël est réactionnaire ; au lieu de saisir cette opportunité de changement dans le Monde arabe, il lui préfère la confrontation. Israël a un penchant avéré pour la guerre dans laquelle il voit sa seule possibilité de survie au Moyen-Orient.

PG : La Palestine garde aux yeux des populations du Monde arabe toute son importance. A Tunis lors du Forum social mondial, tous les participants ont réaffirmé la centralité de la question palestinienne. Pour eux, à travers le règlement de cette question, on réaffirmera la primauté des droits des peuples. Or aujourd’hui, avec les Etats-Unis et Israël, on assiste à la volonté de remettre en cause les normes fondamentales du droit international qui sauvegardent les droits des peuples. Par ailleurs, le sionisme déstabilise toute la région du Moyen-Orient, comme l’apartheid en son temps était un facteur de troubles en Afrique australe. Plusieurs Etats de la région, regroupés en une « ligne de front » (Angola, Mozambique, Zimbabwe, …), se sentant déstabilisés par l’apartheid, ont réagi en luttant contre cette idéologie raciste, étant conscients que leur situation ne changerait pas sans le règlement  du problème sud-africain. C’est un peu le même phénomène que nous vivons au Moyen-Orient où les peuples arabes en lutte savent que leur salut passera par la résolution du conflit central israélo-palestinien.

Quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer à l’avenir pour soutenir une solution juste et durable de ce conflit ?

LS : Les Américains et les Européens ont salué les accords d’Oslo sans accompagner le processus. Pour eux, il s’agissait d’une question bilatérale entre Israéliens et Palestiniens. Comme s’il était imaginable qu’une Puissance occupante soit capable de traiter d’égal à égal avec une entité occupée. Les Européens ont aidé financièrement les Palestiniens mais n’ont pas aidé à mettre fin à l’occupation israélienne de la Palestine. Les Européens n’ont vu après Oslo qu’une opportunité de réorganiser leurs relations économiques et commerciales avec les pays du pourtour méditerranéen et de créer un espace de libre échange. Seul le critère commercial entrait en ligne de compte. Avec les printemps arabes, l’Union européenne a compris qu’elle s’était trompée de stratégie dans cette région du monde. Comment créer une zone de libre-échange dans cette région avec une cause d’instabilité aussi grave  que le dossier israélo-palestinien et l’absence de démocratie? Les Européens comprennent aujourd’hui qu’ils doivent assurer les bases politiques d’une véritable politique de voisinage.

PG : Je voudrais faire un parallèle avec l’Afrique du Sud. L’aveuglement coupable de l’UE à l’égard de l’apartheid dans les années 70 et 80 ressemble à s’y méprendre à la politique de l’UE à l’égard d’Israël aujourd’hui. L’Afrique du Sud disposait d’armes atomiques et on faisait entière confiance aux Blancs pour régler le problème. Il a fallu l’intervention des sociétés civiles à travers le monde pour voir les Etats  assumer leurs responsabilités en décrétant l’apartheid crime contre l’humanité.

 

 

 

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