Militer pour la Palestine

Bulletin N°66

 

Militer pour la Palestine, ça ressemble à quoi dans les années 70, les années 80, les années 2000 et aujourd’hui en 2015 ? Quatre militant-e-s nous racontent leur expérience.  

 

Militer à l’ABP dans les années 70

 Par Jack Houssa

A cette époque, dans une période que l’on peut rétrospectivement appeler “printemps européen”, marqué par la fin des dictatures en Espagne, en Grèce et au Portugal, l’espoir n’était pas vain de lutter pour l’existence d’un Etat de Palestine.

Des échanges ont eu lieu durant plusieurs mois entre des mandataires politiques, des intellectuels, des militants associatifs et des personnalités impliquées, francophones et néerlandophones. Les échanges étaient parfois très animés, mais tous partageaient la même volonté et le même sentiment d’optimisme par rapport au futur du peuple de Palestine.

Dans cette évocation, il faut souligner le rôle majeur qu’ont joué Jean Delfosse et Marcel Liebman. Ainsi, les réunions, autant celles qui ont préparé à la décision de fonder l’Association belgo-palestinienne que les réunions ultérieures se sont tenues au domicile de Jean Delfosse, directeur des éditions Casterman et personnalité marquante du christianisme progressiste.

Quant à Marcel Liebman, comment ne pas ressentir aujourd’hui un sentiment ému en pensant à lui, qui nous a quittés bien trop tôt, il y a près de trente ans? Interrogateur à l’égard de lui-même et des vérités “incontestables”, redoutable lanceur d’idées nouvelles, voire iconoclastes, il a beaucoup œuvré à la rédaction de l’appel fondateur de l’association.

Ce texte, rédigé alors que nous vivions une phase de spirale ascendante dans le soutien à la cause palestinienne, après le discours de Yasser Arafat aux Nations Unies, garde une valeur évidente en 2015.

Tous les  militants de cette époque ont gardé un souvenir indélébile d’un moment historique de cette dynamique : la visite quasi-officielle de Yasser Arafat à Lisbonne à l’automne 1979. Je me souviens que la délégation belge à Lisbonne avait été galvanisée par le meeting au Palais des Sports de Lisbonne où  plus de 5000 personnes étaient venues écouter et applaudir Yasser Arafat.

 

Il nous revient à tous, jeunes et moins jeunes, de recréer cette spirale.

 

Militer dans les années 80

Par Marianne Blume

Je suis entrée à l’ABP au début de la 1e Intifada, en 1987. En ce temps-là, y entrer nécessitait un entretien préalable avec ses responsables. Je revenais d’un voyage militant qui m’avait permis de voir la réalité et j’éprouvais le besoin urgent de dire, de témoigner. Renée Mousset, Jack Houssa et Jean Delfosse furent mes guides. Si l’Intifada faisait les Unes, il était difficile de faire passer des infos dans les grands médias. Sans beaucoup de moyens, nous avons décidé de rééditer un bulletin qui était  modeste et bricolé mais qui relayait à la fois le point de vue palestinien et celui du mouvement pacifiste israélien, alors puissant. A cette époque, l’OLP représentait le mouvement palestinien dans sa diversité et nous nous alignions sur ses positions. Je me souviens d’une belle conférence à l’occasion de la Journée internationale pour les droits inaliénables du peuple palestinien au cours de laquelle  nous avions, en présence d’un public nombreux, projeté un film sur les réfugiés intitulé « Les figuiers de Barbarie ont-ils une mémoire ? ». Nous avons aussi organisé avec succès 6 heures pour la Palestine à l’ULB. Et d’autres événements dont je n’ai plus le souvenir. Nous les réalisions avec nos amis flamands puisque l’ABP jusqu’en 1990 était unitaire. A vrai dire, les images effrayantes de la répression israélienne – dont celles de soldats tentant de briser les bras de jeunes Palestiniens – rendaient le public très réceptif à nos initiatives. Si bien d’ailleurs qu’en 1989, avec le CNAPD dont l’ABP était déjà membre, nous avions poussé à l’organisation d’une délégation (francophone/néerlandophone) qui est allée à Jérusalem-Est pour participer à la chaîne humaine de paix autour de la vieille ville : pour la première fois, des Israéliens y étaient présents aux côté d’internationaux et de personnalités US et européennes. Cet élan de paix fut réprimé sauvagement[1]. La délégation était accompagnée d’un journaliste dont le reportage a secoué le public. Par la suite, nous avons organisé d’autres délégations durant l’Intifada.

Notre tâche n’était pas facile mais la force du mouvement de la paix israélien autorisait alors plus d’espoir et permettait un accès plus aisé au public belge.

 

 Militer à l’ABP dans les années 2000

Par Nadia Farkh, secrétaire générale de l’ABP

 

Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, il y a un boom dans la mobilisation et l’expression de la solidarité avec le peuple palestinien ? Au début des années 2000, on pourrait en tout cas interpréter l’engouement populaire et la mobilisation pour la Palestine comme résultant de ce qui se passait sur le terrain : la deuxième Intifada, l’invasion des territoires occupés, la répression très violente et la séquestration de Yasser Arafat dans son QG.

Dès novembre 2001, l’ABP a répondu à l’appel des ONG palestiniennes et organisé des missions d’observateurs civils. Ces voyages solidaires ont rencontré un grand succès tant auprès des membres de l’ABP qu’auprès des associations partenaires sollicitées. En 2002, on a compté 14 missions civiles ! Les participants en revenaient très motivés et témoignaient dans leur environnement familial, professionnel,… suscitant un foisonnement de solidarités nouvelles de proximité, la création de comités locaux, de jumelages et des coopérations dans différents domaines. Depuis, chaque année, 4 à 5 missions se rendent en Palestine.

Le 7 avril 2002, à la suite de l’invasion par l’armée israélienne du camp de réfugiés de Jénine et des exactions qui s’en sont suivies, 60 000 personnes ont manifesté dans les rues de Bruxelles pour marquer leur solidarité et demander la protection du peuple palestinien. Cette même année, un grand événement a été organisé dans le parc du Cinquantenaire, 6 heures pour la Palestine, une vingtaine d’ateliers tenus par les ONG et associations, un meeting, des concerts, un véritable succès.  En 2003 « un avion pour Gaza » a été un événement marquant : grâce aux ONG et au gouvernement belge, de l’aide humanitaire a pu être acheminée à Gaza ainsi qu’une ambulance financée, elle, par la solidarité, dans un avion affrété par la Défense nationale.

Bien sûr, ce qui reste en mémoire, ce sont les événements spectaculaires mais à mon sens, le véritable “coeur” de la solidarité avec le peuple palestinien bat  dans le travail quotidien en dehors de tout battage médiatique. C’est la mobilisation “laborieuse” dans les petites tâches au jour le jour, ce dévouement sans relâche de citoyens de tous âges, de tous milieux, au Nord comme au Sud du pays, cette obstination “heureuse” de militants de l’ombre, c’est cela qui me donne le goût de continuer encore et toujours…

 

Militer en 2015

Par Martin Hamoir

 

Militer en c’est rentrer dans un mouvement de militance qui se doit d’être le plus alternatif possible aux moyens de luttes classiques.

Aujourd’hui, nous nous rendons compte que nous ne pouvons plus compter sur certaines structures politiques, ni sur n’importe quel relais médiatique classique et que nous sommes inévitablement amené-e-s à nous relier à des mouvements de solidarités alternatifs parfois temporaires.

En effet, notre désillusion quant à la capacité d’intervention des organisations internationales a été poussée à son paroxysme lors de la dernière offensive sur Gaza en 2014. La désinformation médiatique sur ce qui se passe aujourd’hui en Palestine est réellement inquiétante et ce, d’autant qu’elle persiste après 50 ans d’occupation. La méfiance actuelle des citoyen-ne-s quant aux politiques économiques internationales ou quant à la façon d’aborder les phénomènes migratoires fait écho à des questions depuis longtemps soulevées par la lutte palestinienne.

Mais n’est-ce pas là une opportunité ? Nous voilà obligés de revenir à une lutte à vocation citoyenne, nous devant de créer un réseau d’information parallèle et de nous rapprocher de mouvements contestataires présents aujourd’hui sur le terrain, gisements de forces nouvelles et d’analyses critiques. A mes yeux, cela nous protégera d’une désappropriation de la lutte, désappropriation dont est déjà suffisamment victime le peuple palestinien.

L’enjeu d’une militance de ce type est d’être suffisamment créatif pour parvenir à s’approprier un pouvoir d’influence citoyen aussi fort que d’autres pouvoirs depuis longtemps institutionnalisés. Dans ce but, il s’agit prioritairement de rester uni-e-s en évitant les conflits internes. Conflits qui ont pourtant des raisons d’être vu la longue durée de la situation, provoquant inexorablement des tensions.

Aujourd’hui, sans nous aveugler sur leur impact, nous nous réjouissons de petites victoires. Chacun des succès, aussi humble soit-il, est dû à la persévérance du peuple palestinien et des militants qui le soutiennent. Ils servent de balises dans un chemin de lutte qui reste celui de la recherche d’une  paix juste que seules de réelles alternatives citoyennes semblent pouvoir atteindre.

[1] Voir : http://www.ina.fr/video/CAB90000119